Avec Bardo, Alejandro González Iñárritu orchestre un film de l’errance, où le réel se dérobe sous l’accumulation des visions. Dans ce poème en apesanteur, la mémoire s’effrite, l’identité se diffracte, la culpabilité s’infiltre dans chaque recoin de l’image. Tout devient mouvant, incertain, comme si le cinéma lui-même, ébranlé dans ses fondations narratives, ne pouvait plus contenir l’ampleur du doute qui ronge son protagoniste, son réalisateur.
Silverio Gama, (double du cinéaste?), évolue dans un entre-deux où les contours de son existence vacillent. Exilé aux États-Unis, adulé à l’étranger, mais étranger à son propre pays, il navigue dans un purgatoire où l’Histoire se confond avec l’intime, où le passé se vit au présent, où le tangible se désintègre dans l’imaginaire. Son errance épouse celle du "bardo" bouddhiste, cet état transitoire entre la mort et la renaissance. Mais que faire lorsque les illusions sont le seul refuge possible ?
Dès ses premiers plans, Bardo impose un pacte avec l’irrationnel. Les séquences se déploient comme des souvenirs enfiévrés, insaisissables et flottants, gouvernés par la logique du rêve. Iñárritu défie la gravité du récit : les corps changent d’échelle, les époques se télescopent, les perspectives s’étirent et se brisent. Une naissance absurde donne à voir un nouveau-né qui refuse le monde et revient dans le ventre maternel. Un talk-show se mue en tribunal existentiel où Silverio est jugé par ses pairs et ses propres contradictions. Un dialogue avec Hernán Cortés, figé sur une montagne de cadavres indigènes, interroge le legs empoisonné de la colonisation et la posture ambiguë de l’artiste déraciné.
Dans ce labyrinthe mental, la mise en scène épouse la dérive du personnage. Chaque scène devient une pièce d’un puzzle que le film ne cherche jamais à compléter, préférant l’ivresse de la déconstruction à la facilité du sens.
Bardo pose une question essentielle : peut-on encore parler d’un pays que l’on a quitté ? Silverio est pris dans un paradoxe insoluble. Mexicain devenu une voix reconnue à l’international, il est suspect dans son propre pays, accusé de l’avoir trahi. À l’étranger, il demeure un étranger, jamais tout à fait assimilé, jamais tout à fait chez lui. Cette fracture identitaire, Iñárritu la pousse à l’extrême, la transforme en une dissonance constante où le personnage semble à la fois acteur et spectateur de son propre récit.
Chaque retour au Mexique devient une confrontation douloureuse. La ville natale est un décor aux proportions irréelles, les proches des figures à la fois familières et distantes, et la terre natale un sol instable où les souvenirs se dissolvent. L’exil, ici, ne se mesure pas seulement en kilomètres, mais en strates de conscience superposées, que rien ne peut combler.
Tout au long du film, Iñárritu interroge la nature même du souvenir. Revivre une scène du passé, est-ce la retrouver ou la réinventer ? Silverio ne se remémore pas, il réécrit. Il dialogue avec des absents, refaçonne les événements, s’incruste dans des instants qu’il n’a jamais vécus autrement qu’à travers son prisme déformant.
Œuvre-monstre, Bardo n’échappe pas à l’accusation de démesure. Pour certains, le film flirte avec l’auto-célébration, confond l’introspection et l’auto-indulgence, s’enivre de sa propre virtuosité. Iñárritu s’y met en scène sans filtre, expose ses doutes mais aussi son ego, s’étire dans des séquences où la contemplation frôle parfois la complaisance. Mais dans cette ambition débridée, dans cette absence totale de compromis, réside aussi la beauté du film : celle d’un cinéaste qui refuse de s’excuser d’être trop, qui embrasse la démesure comme seule réponse possible.
Bardo est une plongée dans l’entre-deux, un rêve éveillé où l’identité, la mémoire et l’Histoire se heurtent dans un chaos sublime. En refusant toute linéarité, en embrassant l’instabilité comme principe fondamental, Iñárritu offre une expérience à la fois immersive et déroutante, une œuvre qui demande au spectateur de lâcher prise, d’accepter de dériver sans repères. Car si Bardo raconte l’exil d’un homme, il évoque aussi, en creux, celui qui nous guette tous. Un exil intérieur, une traversée du doute où, à force de scruter les contours incertains du passé, on finit par se perdre soi-même.