Avec L’île de la demoiselle, Micha Wald propose une œuvre singulière, à la croisée du film historique et du récit de survie. Inspiré du destin réel de Marguerite de La Rocque, le film s’attache à raconter une expérience extrême, celle d’une femme abandonnée sur une île au XVIᵉ siècle, dans un contexte où la société ne lui laisse aucune place pour exister librement.
Le récit repose sur une tension constante entre mémoire et reconstitution. Transmise notamment par Marguerite de Navarre dans L’Heptaméron, l’histoire devient une parole rapportée, filtrée par le temps, les croyances et les interprétations. Ce choix narratif installe un doute permanent, où la vérité historique se mêle à une forme de mythe, donnant au film une profondeur particulière.
Au cœur de cette proposition, la performance de Salomé Dewaels s’impose comme un élément central. L’actrice incarne une transformation progressive, physique et intérieure, où le corps devient un outil de narration. Amaigrissement, fatigue, tension, tout passe par le geste et le regard. Cette incarnation donne au film une crédibilité immédiate, sans jamais tomber dans l’excès démonstratif.
La mise en scène, volontairement épurée, privilégie une immersion lente. Le choix de décors naturels, notamment l’île d’Ouessant, inscrit le film dans une matière brute, presque minérale. Les corps s’y fondent, s’y confrontent, jusqu’à parfois disparaître dans le paysage. Cette approche renforce l’idée que l’environnement n’est pas un simple décor, mais une force agissante.
Le film interroge également la condition féminine dans un cadre historique strict. Marguerite devient rapidement suspecte aux yeux de la société, sa survie étant perçue comme une anomalie. L’accusation implicite de pacte avec le diable souligne la difficulté, pour une femme, d’exister en dehors des normes imposées. Survivre devient alors un acte dérangeant, presque subversif.
Enfin, l’ensemble repose sur une cohérence artistique discrète mais rigoureuse. La musique de Catherine Graindorge accompagne sans imposer, les décors et costumes participent à une esthétique de dépouillement, évitant toute surcharge inutile. Cette retenue donne au film une identité forte, où chaque élément sert le récit sans le détourner.
Au final, le film ne cherche pas à impressionner, mais à s’inscrire dans la durée. Une œuvre sobre, tendue, qui privilégie la justesse du regard à l’effet immédiat, et qui redonne à cette histoire oubliée une place singulière dans le cinéma contemporain.