On en connaît qu'il faudrait payer pour aller voir ce film. Deux heures kafkaiennes - c'est l'occasion d'utiliser cet adjectif que tout le monde connaît, sans avoir lu Kafka... Le réalisateur n'était pas obligé de faire un film kafkaien. Il (elle) aurait pu en rester à une biographie tranquille - ça aurait été le comble pour un personnage aussi agité, mais ça en aurait jeté... et attiré davantage (notez qu'il y a moins de critiques de spectateurs pour ce film que de critiques de presse, ça donne une idée de son succès, indépendamment de ses notes).
Ce n'était bien sûr pas imaginable de traiter de façon logique, linéaire, éclairante, un tel personnage qui n'est ni bon ni méchant, qui n'est ni social ni asocial (bien qu'obsédé par la communication, en terme de qualité comme de quantité), qui "comprend ce qu'il imagine mais pas ce qui l'entoure" (y compris quand il est avec sa copine). Un réalisateur ne peut sans doute pas résister à l'envie de faire son Kafka pour parler de Kafka (notamment "comprendre d'où l'on vient pour comprendre où l'on va", pensée centrale de Kafka, et tactique du film du début à la fin).
Il y a quand même des choses exceptionnelles dans ce film (mais qui dérouteront certains) : l'image hyper soignée de la mise en scène (les intérieurs comme les extérieurs) ; l'acteur Idan Weiss dans ce rôle (après le brillant Jeremy Irons dans le Kafka de Soderbergh en 1991) ; le montage qui fait totalement fi du temps et de l'espace (à ce niveau, on ne peut plus parler de flashbacks ou flashforwards). Toutes ces choses relèvent d'un expressionnisme voulu et convainquant. Les portraits, les scènes, les scènes imaginaires, la marchandisation du mec un siècle après, tout est violemment expressionniste, voire violent tout court (parfois terrifiant).
C'est donc malgré tout un film original. Explique-t-il l'homme ou l'œuvre ? On ne sait pas, on doute. Il faut sûrement aller voir ce film quand on a une idée précise de l'œuvre. De la première minute à la dernière, des scènes évoquent l'œuvre, depuis ses balbutiements, jusqu'à, surtout, son œuvre posthume. Le père de Kafka joue un rôle central dans ces évocations, mais était-il ce pitre colérique auquel ne manque qu'un casque à pointe prussien, et pourtant capable de bienveillance ? Peu importe, il est ce qu'il est dans le film, il explique des choses à lui tout seul - il est d'ailleurs très bien joué (Peter Kurth). Franz K. est un film, ne l'oublions pas.
Kafka l'homme, avait-il autant d'humour - à une femme impatiente au lit, il explique que "le but est de chercher Dieu, pas de le trouver". Imaginez-vous un mec qui entre dans une fureur inouïe contre un SDF, au nom de la toute puissante "valeur des mots" ?! - le SDF demandait une couronne, Kafka lui donne deux couronnes, mais attend la monnaie (2-1=1). C'est de cette façon que le réalisateur nous montre son héros.