Ici, le crime ne crie pas : il mûrit patiemment sous le grand soleil de Provence. La source nourrit une avidité tranquille, celle d’hommes attachés à leur terre plus qu’à la vie d’autrui. Pourtant, Claude Berri ne peint personne tout en noir : on méprise Ugolin, mais on devine sa faiblesse et son besoin désespéré d’exister aux yeux de Papet. Face à eux, Jean de Florette, citadin bossu armé de ses livres et de ses calculs, ne demande qu’à aimer cette terre, tandis qu’un village entier l’abandonne dans un silence qui devient complicité. Le plus cruel, c’est que nous savons dès le début ce qu’il ignore : nous regardons l’engrenage se refermer, pendant qu’il supplie un ciel sourd de lui envoyer la pluie. Nous appartenons alors nous aussi à cette communauté qui se tait, car ici l’homme ne peut rien seul contre la terre, et le ciel vide devient son troisième bourreau. La lumière de Bruno Nuytten sublime la Provence sans jamais en faire une carte postale. La musique de Jean-Claude Petit, portée par l’harmonica et inspirée de Giuseppe Verdi, devient une présence à part entière, une mélodie funèbre et lumineuse qui s’abat sur Jean. Yves Montand, méconnaissable, bouleverse en vieux rusé sans pitié ; Daniel Auteuil se jette corps et âme dans cet Ugolin touchant et méprisable ; Gérard Depardieu hypnotise en bossu doux, naïf et déjà condamné. Claude Berri s’efface humblement derrière Marcel Pagnol pour faire surgir une tragédie française à briser l’âme. Quand le film s’achève, le drame est enfoui sous la terre, tandis que la Provence, indifférente, continue de resplendir au soleil.