Dans Leila et ses frères, Leila fait figure d’insurgée. Elle ne crie pas plus fort que les autres, elle parle depuis un autre lieu. Son corps, son regard, ses gestes viennent trouer la stagnation. Sa lucidité est un handicap dans un monde où seuls les fantasmes de grandeur masculine semblent pouvoir faire office d’horizon. Elle veut reconstruire à hauteur d’humanité ce que le père veut restaurer à hauteur de mythe. Mais le mythe, ici, est corrompu, fossilisé, grotesque : un trône vide, un patriarche sénile, une transmission sabotée par l’orgueil.
La mise en scène, elle aussi, travaille la matière du chaos. C’est un cinéma sans marge blanche, où chaque plan déborde du précédent, où la tension ne cesse de s’auto-alimenter.
Le patriarche, en ce sens, n’est pas un personnage : il est un système. Il est l’État sous sa forme domestique : autoritaire, délirant, mais toujours capable d’imposer sa loi par la culpabilité, l’argent, la tradition et l’imaginaire. En cela, Leila et ses frères ne parle pas seulement d’un pays : il parle de tous les lieux où l’émancipation individuelle est perçue comme une trahison du groupe.
Et pourtant, dans cette saturation, dans cet entassement étouffant de conflits, le film n’est jamais platement démonstratif. Il n’assène pas. Chaque tentative d’ordre, chaque espoir de réconciliation, chaque projet de renouveau est aussitôt reconfiguré en symptôme.
Alors oui, le film peut fatiguer. Il excède. Il étouffe. Il tourne en rond, parfois, jusqu’à l’épuisement, même avec un certain pathos.
Mais Leila et ses frères, c'est surtout, au fond, un film sur ce qu’il reste quand la famille devient la dernière fiction stable dans un monde qui s’effondre. Une fiction que l’on habite par devoir, par peur, ou par manque d’alternative. Et que l’on continue de jouer, parce qu’il n’y a plus d’autre scène disponible à l'émancipation.