Pourquoi j’aime The Keep (La Forteresse noire) ?
Tout simplement parce qu’il aurait pu n’être qu’une énième resucée de film de vampires… et que Michael Mann en a fait tout autre chose : un objet cinématographique mystérieux, original, et, osons le mot, absolument unique en son genre.
À l’origine, le roman dont le film est tiré racontait bien une histoire de vampires, avec tout ce que cela implique de clichés attendus : un château isolé, une créature suceuse de sang façon simili-Dracula, et l’habituel folklore gothique. Mais Michael Mann, au lieu d’en reprendre les codes, a décidé de les pulvériser.
Il troque le château pour une forteresse au design brutaliste saisissant, sorte de relique menaçante surgie d’un cauchemar totalitaire. Le vampire, quant à lui, laisse place à une entité quasi mythologique, une entité que l'on pourrait croire sortie du folklore hébraïque, aux allures de golem, incarnation du mal primordial, à la fois archaïque et cosmique. Et là où l’on aurait attendu une bande-son ténébreuse, faite d’orgues et de chœurs lugubres dans la veine du Dracula de Coppola (que je tiens d’ailleurs en très haute estime), Mann convoque Tangerine Dream et leur musique planante, éthérée, qui nimbe le film d’une atmosphère onirique et irréelle.
The Keep aurait très bien pu ressembler à un Dracula ou à un classique du gothique à la Hammer. Mais il préfère lorgner du côté des films ésotériques et expérimentaux des années 80, comme Quest de Saul Bass ou certains récits métaphysiques de John Boorman. Et c’est précisément ce qui le rend fascinant. Mann prend à contrepied les conventions du genre pour bâtir une œuvre étrange et insaisissable, et c’est ce genre de risque qui, à mes yeux, donne tout son sel au cinéma fantastique.
Attention, je ne dis pas qu’un bon film doit forcément s’affranchir des codes. Dracula de Coppola en est la preuve éclatante : un chef-d’œuvre gothique qui sublime les conventions qu’il embrasse. Mais lorsque, comme ici, un cinéaste parvient à dépasser ces codes pour créer un film cohérent, poétique et singulier, il signe une œuvre précieuse.
Je ne sais pas ce que Michael Mann pense réellement de The Keep — il me semble qu’il en a longtemps renié l’existence. Pourtant, c’est à bien des égards un véritable film d’auteur, hanté par une vision esthétique forte et une ambition conceptuelle rare. Un film sans doute inachevé, mais fascinant dans son étrangeté et sa tentative d’élévation du fantastique vers quelque chose de plus mystique.