Ce serait bien de voir un mauvais film iranien de temps en temps, mais depuis le surgissement sur la scène internationale d’Abbas Kiarostami et de Mohsen Makhmalbaf, vers 1987, ça ne m’est jamais arrivé. A force, ça rend difficile l’exercice de critique sans redondance de superlatifs.
Mais trêve de plaisanterie, il y a quelque chose de doublement bouleversant dans ce film au titre aussi banal que son récit est percutant et son dispositif formel implacable : un simple contre champ. Nous (spectateur·trice·s) sommes à la place d’une autorité publique (service de l’état civil, directrice d’une école, comité de censure…) ; face à nous : un homme qui vient déclarer la naissance de son enfant, une écolière soupçonnée d’avoir été vue avec un jeune homme, un cinéaste qui tente d’obtenir des autorisations de tournage, une femme dont le chien a été emmené par la police… Dans ces neuf séquences, nous incarnons toute l’injustice, l’absurdité, le cynisme, l’incohérence du discours opposé à ces citoyen·ne·s plongés dans le règne de l’arbitraire et de la violence symbolique pour de banales situations quotidiennes. Et le film nous mène à nous interroger : quel serait mon degré d’acceptation, de complaisance, de zèle, à faire appliquer ces ordres absurdes ?
Comment un film si critique du régime et de l’intrusion de la religion dans les moindres recoins de la vie privée (la voiture n’est pas un espace privé, votre logement non plus car on peut vous voir de l’extérieur) peut-il être produit en ce moment ? Cela suscite admiration mais aussi inquiétude pour les réalisateurs - déjà co-auteurs de Juste une nuit, sorti en France l’an dernier - quand on connait l’acharnement dont l’immense Jafar Panahi, Mohammad Rasoulof et Mostafa Al-Ahmad, entre autres artistes, ont fait l’objet ces dernières années pour leur militantisme « antirévolutionnaire » (comprendre : leur opposition au régime ultraconservateur qui réprime violemment tous les mouvements sociaux).
Tourné en quelques jours (et sans doute sans autorisation), conclut par une scène… détonante, Chroniques s’inscrit dans cette histoire du cinéma iranien où la forme sert le fonds, l’un et l’autre puissants, décidément unique dans le paysage cinématographique contemporain.