Qui est le film ?
Quatrième long-métrage d’Ari Aster, Eddington marque un petit tournant : moins baroque que le précédent, moins horrifique que les premiers, mais tout aussi asphyxiant. Aster y délaisse les névroses individuelles pour plonger dans les affres collectives d’une Amérique post-traumatique. Le film se déroule dans une ville fictive, isolée du reste du monde où se trouve une communauté blanche, uniquement soudée par la peur et la rumeur, et où vit dans un mélange de paranoïa et de crispation.
Présenté comme un thriller politique, Eddington se révèle bien plus dérangeant que son simple postulat. L’intrigue devient alors un prétexte pour cartographier un pays fragmenté, où la vérité est une matière malléable et où chaque visage peut, du jour au lendemain, devenir celui de la menace.
Que cherche-t-il à dire ?
Comme dans ses précédents, Eddington installe une psyché brisée, mais collective cette fois. La ville devient un personnage paranoïaque, rongé par l’obsession de "comprendre", de "croire", de "défendre". C’est une autopsie de l’Amérique blanche contemporaine : une nation qui croit encore à la transparence morale, tout en s’engloutissant dans le complotisme, la désignation de l’ennemi, la peur de l’autre. Ici, le trauma, loin d'être soigné, est capitalisé. Il devient une ressource politique et affective que les institutions manipulent pour légitimer leurs décisions.
Le film construit une guerre des interprétations. Chaque groupe, chaque individu semble persuadé de sa propre lecture des événements. Aster filme cette cacophonie où le spectateur lui-même perd pied. Le film expose l’impossibilité d’un récit collectif stable dans une société divisée. Chaque groupe construit une narration qui ne communique plus avec les autres. Il n’y a plus d’"unité nationale", seulement des performances communautaires.
Par quels moyens ?
Ce que Aster a de plus brillant à dire concerne le smartphone. Il n’est pas un simple accessoire contemporain : il est une figure centrale du langage du film. Dans Eddington, chaque usage est un moment de rupture dans la relation humaine : ça peut être par un regard happé, une phrase interrompue, un visage éclairé par l’écran plutôt que par celui qui est en face. Le film ne montre pas seulement la dépendance technologique ; il met en scène un glissement culturel : nous ne percevons plus le danger s’il ne passe pas par une interface numérique. En arrière-plan, cette obsession pour l’écran devient l’alliée invisible de la manipulation collective.
Masques chirurgicaux, gestes barrières, protestations contre les violences policières : ces signes familiers rappellent au spectateur que Eddington n’est pas un univers parallèle, mais notre monde, à peine exagéré. Aster ne cherche pas à « rejouer » l’actualité ; il l’infuse dans la texture du récit. La mémoire collective, saturée de commémorations, de récits lacrymaux et de simplifications binaires, ne soigne pas les plaies : elle les fige, les recycle, et parfois les exploite, jusqu’à ce qu’elles deviennent un décor permanent, un bruit de fond.
Le personnage de Phoenix n’est pas un illuminé. Il est écrit comme un homme blessé, dont la méfiance se nourrit d’expériences réelles, mais qui transforme chaque coïncidence en preuve. Sa plongée dans les théories conspirationnistes est montrée comme un engrenage : besoin de sens → exposition à un flux continu d’informations biaisées → certitude absolue. Aster en fait une figure tragique : celui qui croit voir plus clair que les autres
Le maire d’Eddington est un paradoxe : sincèrement attaché à sa ville, mais piégé dans ses alliances économiques, notamment avec une entreprise technologique. Leur relation évoque les collusions contemporaines entre figures politiques et magnats de la tech, de Trump à Musk. Ici, la corruption ne passe pas par des mallettes de billets, mais par l’échange plus insidieux de données, de discours, de promesses.
Les adolescents (et autres manifestants) qui manifestent dans Eddington ne surgissent que lorsque l’actualité impose un drame, comme si l’élan collectif ne pouvait se déclencher qu’au rythme imposé par les médias. Le reste du temps, ces combats restent invisibles, étouffés ou récupérés. Les slogans scandés semblent appris la veille, recyclés d’un réseau social à l’autre, vidés de leur substance. Cette caricature, loin d’être un simple cynisme, interroge : et si le système avait déjà neutralisé la révolte avant même qu’elle s’exprime ? Les blancs, omniprésents dans ces scènes, s’approprient les luttes, occupant la place centrale et reléguant les autres voix au second plan. Les Amérindiens, eux, apparaissent en arrière-plan, presque effacés, mais leur silence a une gravité : celui d’une lucidité face à la répétition des mêmes impostures. Le policier noir incarne un autre paradoxe : figures d’autorité dans une structure qui perpétue la violence institutionnelle, leur présence déplace le débat au-delà de la couleur de peau, vers celui d’un pouvoir qui se régénère pour maintenir son contrôle.
Et pendant que l’intrigue principale avance, la femme de Phoenix est happée par un gourou. Aster choisit de ne pas en faire un fil narratif central : l’embrigadement est montré en fond, une autre forme de contamination idéologique. Ce choix renforce l’idée que la violence n’est pas un seul événement spectaculaire ; elle circule, s’infiltre, colonise les intimités.
Et quand Phoenix commence à tuer ses opposants, il ne croit pas agir par haine, mais par nécessité. C’est la dernière étape de la logique complotiste : si tout désaccord est un danger existentiel, alors l’élimination devient légitime. Aster filme ce passage non comme un moment de catharsis, mais comme un point de non-retour où l’humanité s’éteint.
À la fin, l'identité des tueurs à la fin restent indéterminées. Ce sont des figures pures de menace, prêtes à recevoir la projection de chacun. Sont-ils vraiment des ennemis ? Ou le résultat d’un imaginaire collectif en quête de coupables ? Cette ambiguïté finale traduit le cœur du propos : dans un climat saturé de suspicion, la violence peut être l’œuvre de n’importe qui… donc de tout le monde.
Où me situer ?
Eddington est un film d’une grande densité, à la fois foisonnant dans ses thèmes et d’une précision technique qui force le respect. Aster y orchestre une mosaïque d’images, de symboles et de références qui captivent par leur justesse formelle et leur acuité politique. Mais cette richesse se construit parfois au détriment de la narration : le fil dramatique s’effiloche, absorbé par la multiplication des pistes et des commentaires. L’œuvre impressionne, fascine même, mais peine à maintenir l’élan narratif qui lui permettrait d’être aussi bouleversante qu’elle est intelligente.
Quelle lecture en tirer ?
Avec Eddington, Ari Aster signe un film d’une ambition rare, capable d’embrasser en un seul geste l’état psychologique, politique et culturel de l’Amérique contemporaine. Sa mise en scène, d’une précision presque chirurgicale, capte des détails qui, mis bout à bout, composent un diagnostic implacable. Mais à force de vouloir tout dire, tout montrer, tout connecter, le récit perd parfois son axe central et se dilue dans sa propre profusion. On en ressort admiratif devant la maîtrise et la richesse du propos, mais aussi frustré de voir cette intelligence narrative se déployer au prix d’une émotion continue.