J'ai vu L'Inconnu de la Grande Arche – le film qui prétend à la fois raconter l'histoire de
l'architecte danois . von Spreckelsen et n'être qu'inspiré d'événements réels autour de la création
du Cube ouvert à La Défense.
J'ai également lu les critiques françaises du film. Et je suis profondément choqué. Car les critiques
français – et autres journalistes – avalent le récit du film sans broncher.
Le film est ce que les Américains appellent un "biopic" – une biographie filmique d'une personne. Il
est basé sur le livre de Laurence Cossé "La Grande Arche", qui selon elle-même est un roman.
Ni le roman ni le film ne racontent la véritable histoire de . von Spreckelsen – l'architecte danois
– professeur à l'École d'architecture de l'Académie royale des beaux-arts du Danemark – dont le
projet pour l'achèvement de La Tête Défense fut choisi par le président Mitterrand en mai 1983.
Le Danemark, comme d'autres pays scandinaves, a eu une longue série d'architectes remarquables
de renommée internationale comme par exemple les frères Hansen, qui ont marqué respectivement
Vienne et Athènes, Tersling, qui a construit de nombreux bâtiments sur la Côte d'Azur, Utzon
(l'Opéra de Sydney) et Henning Larsen (notamment le ministère des Affaires étrangères à Riyad),
qui ont tous deux travaillé dans le monde entier. Spreckelsen s'inscrivait dans la tradition danoise de
s'orienter largement et internationalement. Il était très reconnu parmi ses meilleurs collègues au
Danemark et avait également enseigné dans des écoles d'architecture de premier plan en Turquie et
aux États-Unis.
Six mois auparavant, . von Spreckelsen avait remporté ex aequo avec 9 autres architectes le
concours de La Villette. Le qualificatif "inconnu" est donc erroné. Il était "inconnu" du grand public
français – et donc aussi de Laurence Cossé et du réalisateur du film, Stéphane Demoustier. Mais pas
des instances qui avaient sélectionné son projet pour La Villette ni au Danemark et dans d'autres
pays. Avec le même droit, on pourrait qualifier Demoustier et Cossé d'inconnus. Personne au
Danemark ne sait qui ils sont.
J´'étais conseiller culturel à l'ambassade du Danemark à Paris lorsque le projet de Spreckelsen a été
sélectionné. Le jour où une collaboratrice du palais de lÉlysée a téléphoné pour obtenir des
informations sur lui, elle a eu réponse à tout. Dans le film, personne à l'ambassade ne sait quoi que
ce soit sur Spreckelsen – ce qui provoque un rire tonitruant parmi l'entourage de Mitterrand.
Spreckelsen est ainsi tourné en dérision dès le début du film – notamment dans les scènes où il se
tient complètement nu dans l'eau, tandis que sa terrible épouse est assise dans une barque.
Spreckelsen n'avait pas de barque et c'était un homme digne qui n'aurait jamais songé à apparaître
nu dans des lieux publics. Il est d'ailleurs très inhabituel et probablement illégal d'apparaître dans
cet état dans des lieux publics au Danemark.
Cossé aime aussi raconter une histoire selon laquelle Spreckelsen ne voulait pas utiliser
d'ordinateurs (Le Parisien, 4/11/25). Ce n'est pas vrai non plus. Au contraire, il souligne avec
enthousiasme dans mon film que le projet "ne peut se réaliser dans cette urgence que parce qu'on
utilise des ordinateurs";.
Étant cinéaste, j'ai suivi son travail attentivement pendant mon temps libre – je l'ai filmé au travail
dans son bureau d'études,et je l'ai interviewé. Après mon retour au Danemark, j'ai produit la seule
émission télévisée – "Hommage à l'Humanité" – qui existe sur le projet et son architecte. À part sa
famille et quelques-uns de ses collaborateurs, je suis peut-être celui qui en sait le plus sur la vie et
l'œuvre de Spreckelsen.
Plus tard, j'ai écrit sa biographie – "Spreck"; (University Press, Aarhus, Danemark) – où j'essaie
notamment de corriger les informations erronées dans le soi-disant roman de Cossé. Cela l'a mise en
colère. Bien qu'elle ne parle ni ne comprenne le danois, qu'elle n'ait jamais rencontré Spreckelsen et
qu'elle ne joue d'ailleurs aucun véritable rôle dans mon livre, elle a menacé l'éditeur français qui
voulait le publier d'un procès.
Même si ni moi ni l'éditeur danois ne voulions de l'argent pour une édition française et malgré le fait
que j'avais obtenu les fonds nécessaires pour une traduction, l'éditeur a ensuite renoncé à le publier.
Par conséquent, il y a maintenant libre cours en France pour raconter n'importe quoi sur
Spreckelsen, comme Cossé et Demoustier l'ont fait. Même au point d'en faire une figure ridicule
comme le film le dépeint.
Spreckelsen était un architecte talentueux et techniquement compétent. De plus, c'était une personne
chaleureuse et humaniste, qui était à la fois précis et exigeant dans son travail et humoristique dans
ses relations avec les autres. Il n'était en aucun cas une figure comique qui se promenait en sandales,
comme on peut le voir dans le film, qui comme le roman est une distorsion de l'histoire du Cube et
de Spreckelsen. Il ne portait pas de sandales, mais un type particulier de chaussures qui était à la
mode au Danemark et dans beaucoup d'autres pays, mais inconnu en France à l'époque. On a fait
beaucoup d'efforts pour ridiculiser l'architecte danois. D'ailleurs aussi d'autres personnes liées au
Cube.
J'ai rencontré et interviewé les principaux acteurs – dont François Mitterrand, qui était très heureux
d'voir fait la connaissance de l'architecte danois et qui était enthousiaste à propos du Cube. La
scène du film où Spreckelsen est expulsé du palais de l'Élysée est totalement mensongère. Rien ne
s'est passé qui ressemble même de loin à cette situation, qui laisse au spectateur l'impression dun
Danois fou qui n'a aucun respect pour la plus haute fonction de France.
J'estimerais que plus de la moitié des répliques du film proviennent de mon film ou de mon livre sur
Spreckelsen. Mais elles sont utilisées de telle manière que le récit autour du véritable Spreckelsen et
de son Cube, comme dans le roman de Cossé, reste néanmoins erroné. L'un des architectes danois
qui a travaillé avec Spreckelsen a vu le film. Il dit: "Cest 90% de mensonges et 10% de
distorsions".
Il est par exemple vrai qu'il a quitté le projet parce qu'il ne pouvait pas gérer les jeux politiques qui
l'entouraient. Mais il est faux qu'il soit mort de dépit. On lui a diagnostiqué un cancer de l'estomac
et il est décédé après quelques mois de maladie. Complètement apaisé concernant le projet, et
comme le montre mon film, tourné quelques semaines avant qu'il reçoive son diagnostic, tout à fait
certain que ce serait un beau bâtiment. Ce qu'il est devenu.
Il est cruel et indigne de dépeindre le rationnel et artistiquement doué Spreckelsen comme une
personne détachée du monde, une figure comique de Molière ou comme un homme "psychorigide"
qui, comme mentionné dans la critique du Monde, est victime de sa propre fierté.
Au cinéma à Paris, où j'ai vu le film, certains dans le public ont parlé, après la projection, du fait
qu'il était honteux de la façon dont la France avait traité Spreckelsen.
Ce n'était pas l'attitude de Spreckelsen. Il n'était ni naïf ni stupide. Il savait bien que l'hostilité
envers le Cube n'était pas dirigée contre lui, mais contre le président Mitterrand. La politique n'était
pas son affaire. Il s'est donc éloigné des intrigues parisiennes avec un peu de mélancolie, mais sans
grande tristesse. Il avait d'autres projets.
Fondamentalement, il était un admirateur de Mitterrand, de la France, de l'art et de la culture
français. Et de la gastronomie. C'était un épicurien qui appréciait les qualités françaises. Son
épouse, qui dans le film est méchamment dépeinte comme une sorcière cupide et avide, m'a dit
qu'ils avaient été traités décemment sur le plan financier par le maître d'ouvrage français.
Le roman – et surtout le film qui en est tiré – est déshonorant non seulement pour la mémoire de
Spreckelsen, mais en réalité aussi pour les personnes en France qui, pour des raisons commerciales,
réécrivent sa vie de manière à finir par exprimer un mépris pour un architecte étranger talentueux
qui, selon les mots de Mitterrand dans ses condoléances à Madame Spreckelsen, "a offert sa plus
belle œuvre, "L'Arche de la Défense", à Paris et à toute la France".
Le biopic est un genre douteux.
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Dan Tschernia est cinéaste, écrivain, ancien PDG de TV2/Lorry à Copenhague et ancien conseiller
culturel et de presse de l'ambassade du Danemark à Paris.