La proposition d’Adrian Lyne est un film profondément habité, traversé par la question du trauma, du deuil et de la mort comme expérience intérieure. Sous l’apparence d’un drame psychologique énigmatique teinté d’horreur, Lyne met en scène la lente traversée d’un homme dont l’esprit, blessé par la guerre du Vietnam et la perte d’un enfant, s’effrite dans un entre-deux où rêve, hallucination et réalité se confondent. Ce n’est pas tant la mort qui hante Jacob Singer que l’impossibilité de lui donner sens, fil conducteur de l'ensemble. Son monde intérieur est dépeint comme un miroir fracturé de ses propres angoisses. Les démons que l'on aperçoit à la lumière de la conscience de Jacob, incarnent moins des puissances maléfiques que les fragments d’une psyché fracturée, des morceaux non symbolisés d’un trauma qui cherche à se lier.
La force du film réside dans ce glissement progressif : le spectateur découvre peu à peu que cette descente dans la folie est en réalité un processus de libération. En acceptant la vérité de la mort, non plus comme fin mais comme passage, il transforme la pulsion de mort en travail de liaison. Cette lecture psychanalytique rejoint d’ailleurs une lecture plus mystique, inspirée du Bardo Thödol, le Livre tibétain des morts dont Lyne s'est inspiré, où l’esprit du défunt traverse des visions terrifiantes avant d’atteindre la paix. Dans les deux cas, la clé est la même : accepter la mort pour renaître à la vérité. Durant le visionnage, le fils disparu, figure de l’amour perdu, devient le guide lumineux qui réconcilie Jacob avec lui-même. A la fin du film, en montant les escaliers (métaphore de L’échelle du titre ?), il ne fuit pas la mort mais s’y accorde.
Avec ce final, L’Échelle de Jacob trouve son sens le plus profond, celui qu’exprimait le philosophe français Gustave Thibon en ces termes : « Je préfère aux mensonges qui font vivre les vérités qui font mourir ». Le personnage de Jacob incarne cet itinéraire intérieur puisque tant qu’il s’accroche à ses illusions, il est prisonnier de son enfer. Lorsqu’il accepte la vérité, au contraire - la sienne, totale, nue, il accède à une forme de paix (à travers la mort réelle). L’Échelle de Jacob n’est donc pas un film sur la mort, mais sur le travail de la mort en nous, sur ces petites morts que Freud voyait comme la condition de toute transformation psychique.
Néanmoins, sur le plan cinématographique, l’œuvre n’est pas exempte de maladresses et peut laisser légèrement de marbre. La mise en scène d’Adrian Lyne, parfois démonstrative, ne parvient pas toujours à contenir la densité métaphysique du propos. L’esthétique des années 1990, un peu appuyée, et certains effets visuels datés peuvent affaiblir la subtilité du message. Mais malgré ses imperfections, L’Échelle de Jacob demeure une œuvre singulière et profondément sincère, un film qui ose faire du cauchemar une métaphore de la vérité intérieure.
En définitive, l'Échelle de Jacob est une invitation, un voyage à travers la peur, le deuil et la lumière. Il est de ces films qui ne sont pas parfaits, mais qui laissent une trace durable dans la rétine. Mention spéciale pour le moment où Jacob traverse l'hôpital jonché de membres humains, et lorsqu'il revient à la conscience dans son bain glacé. A voir.