Un mari cocu cesse de pétrir son pain, et c'est tout un village qui se lève. Le point de départ est génial : Pagnol transforme la peine d'un cocu en affaire collective. Aimable, à vrai dire, n'a jamais vraiment cherché à connaître sa femme. Il l'a aimée comme on aime un bel objet, sans l'écouter, et c'est peut-être pour ça qu'elle est partie. Sa détresse remue pourtant les consciences du village. Le curé et l'instituteur se réconcilient, les voisins fâchés se reparlent. Son fournil vide y est pour beaucoup, avouons-le, et on se demande vite si cette solidarité tient plus du cœur que de l'estomac. Pagnol enrobe tout ça d'une tendresse et d'une drôlerie qui font rire et serrent la gorge, parfois dans la même scène.
Librement tiré d'une nouvelle de Giono, le film s'écarte sans cesse de ce qu'on croit deviner : une histoire de boulanger, une fugue, un retour. Pagnol tresse autour mille petites histoires périphériques, et c'est dans cette première partie qu'il est le plus inspiré. La suite s'étire un peu sur ses 2h avec des séquences qui tournent en rond (une demi-heure de moins n'auraient rien enlevé à l'émotion). Tourné en décors naturels du côté du Castellet, le film respire la pierre, la garrigue, le marais où se cachent les amants. On a tort de réduire Pagnol au théâtre filmé car la parole elle-même est sa vraie mise en scène, portée par l'accent et la musicalité marseillaise.
Et que dire de Raimu. Il confirme sa légende de monstre sacré du cinéma français. Il passe du rire aux larmes en un battement de cils, sans jamais forcer le trait, et loge toute une douleur dans un simple silence, là où tant d'autres auraient crié. Sa fierté blessée, sa pudeur qui bouleverse sans rien démontrer, en font presque un personnage de tragédie grecque déguisé en boulanger de village. Autour de lui, Charpin, Vattier et Delmont composent une galerie de gueules qu'on croirait croisées au café du coin plutôt que jouées face caméra. Pagnol filme l'individu et le groupe comme s'ils ne pouvaient exister l'un sans l'autre, et il en reste un goût de miel en bouche bien après le générique. Le film a pris quelques rides en près de cent ans, mais franchement, on n'a qu'une envie : dire merci à Pagnol.