J’avais envie d’aimer ce film davantage que je ne l’aime réellement, parce que sur le papier il a presque tout ce qu’il faut pour réveiller le grand cinéma d’aventure populaire du début des années 2000 : Jan de Bont à la mise en scène, Angelina Jolie qui reprend le rôle, Gerard Butler et Ciarán Hinds autour d’une chasse liée à la boîte de Pandore, un trajet qui promet du mythe, du déplacement, de la verticalité, du danger et du spectacle. Et pourtant, pendant une grande partie du film, je n’ai cessé de sentir le décalage entre ce qu’il promet et ce qu’il délivre. Il a l’emballage du grand divertissement, il a parfois même la pose du grand divertissement, mais il lui manque presque toujours la vraie chose : l’élan.
Le meilleur, et de très loin, c’est Angelina Jolie. Elle a la présence, la sécheresse, la démarche, l’autorité physique, cette façon de faire exister Lara Croft avant même d’ouvrir la bouche. On comprend sans difficulté pourquoi tant de gens continuent à associer spontanément le personnage à elle : elle ne joue pas seulement une héroïne d’action, elle impose une silhouette de cinéma. Le problème, c’est que le film se contente beaucoup trop souvent de cette évidence. Il filme une icône au lieu de construire un personnage, il accumule des entrées, des poses, des démonstrations de compétence, mais il peine à créer une trajectoire émotionnelle qui nous fasse vraiment tenir à ce qui se joue. À force, Lara Croft devient moins une aventurière qu’un assemblage très chic de savoir-faire, de costumes, de gadgets et de regards déterminés.
C’est d’autant plus frustrant que Jan de Bont n’est pas un metteur en scène sans instinct. Il sait lancer une scène, donner de l’amplitude à un décor, produire du mouvement lisible, faire sentir qu’un blockbuster doit voyager et changer d’échelle. Il y a ici ou là de vraies secousses de cinéma pulp, des idées visuelles qui rappellent pourquoi certains critiques ont tout de même vu dans cette suite une amélioration par rapport au premier film. Mais ce mieux reste trop souvent un mieux technique, pas un mieux dramatique. Oui, c’est plus propre, parfois plus fluide, parfois plus habité par le goût de l’aventure exotique ; non, cela ne suffit pas à faire naître le frisson durable qu’un film pareil devrait provoquer presque à chaque séquence. Au lieu de monter, il alterne entre agitation et inertie.
Le vrai défaut du film, pour moi, est là : il ne transforme jamais ses éléments en monde. Il juxtapose l’archéologie de fantaisie, l’espionnage, la menace pseudo-apocalyptique, le romanesque contrarié, les mercenaires, les laboratoires, les temples, les passages secrets, les changements de continent, mais rien ne fusionne. On ne découvre pas un univers, on regarde un itinéraire. On ne sent pas un mystère s’épaissir, on sent un scénario cocher des cases. Chaque fois que l’histoire devrait gagner en vertige, elle se rabat sur de l’exposition, de la mécanique ou du bruit. Et c’est là que le film devient fatigant : pas parce qu’il se passe trop peu de choses, mais parce qu’il se passe beaucoup de choses qui ne prennent jamais vraiment.
Gerard Butler apporte bien quelque chose, une rugosité, une énergie légèrement insolente, une présence moins lisse que celle du blockbuster standard, mais le film ne lui donne pas assez de matière pour devenir autre chose qu’un bon appoint de star power. Ciarán Hinds, lui, possède la gravité nécessaire pour vendre la menace, sauf que le personnage écrit pour lui reste trop schématique pour laisser une vraie impression. C’est un problème qui touche presque tout le casting secondaire : on reconnaît des visages solides, des interprètes capables, mais chacun semble confiné à une fonction. Personne n’élargit vraiment le film. Tout revient donc à Jolie, et un long métrage qui repose à ce point sur une seule présence finit forcément par révéler ses creux.
Ce qui m’a surtout frappé, c’est le manque de plaisir communicatif. Un film comme celui-ci devrait être absurde, bien sûr, mais dans le bon sens du terme : généreux, joueur, emporté, légèrement ivre de ses propres trouvailles. Or ici, même quand il veut divertir, il garde quelque chose de pesant, de sérieux sans noblesse, de spectaculaire sans jubilation. Il y a bien du budget, des décors, de l’ampleur, une musique signée Alan Silvestri, des lieux pensés pour élargir l’horizon ; mais toute cette dépense d’énergie finit paradoxalement par produire une impression de vide. On regarde un film qui veut sans cesse paraître plus grand qu’il n’est, sans jamais devenir plus intense.
Au fond, je trouve que c’est le genre de suite qui s’améliore sur quelques points visibles sans corriger le problème central. Elle est moins maladroite que le premier film, parfois plus tenue, parfois plus séduisante visuellement, et je comprends très bien qu’on puisse y trouver un certain charme si l’on aime Jolie, l’esthétique action-aventure des années 2000 ou les quêtes ésotériques en mode blockbuster. Mais pour moi, cela reste un film trop froid pour être exaltant, trop fabriqué pour être envoûtant, trop occupé à se vendre comme aventure pour devenir une aventure mémorable. Je ne dirais pas que c’est un naufrage total, parce qu’il y a un vrai professionnalisme et quelques éclairs qui empêchent l’effondrement complet. En revanche, j’y vois clairement un film médiocre, intermittently regardable, presque jamais passionnant, et finalement beaucoup plus décoratif qu’inspiré.
Spoilers:
J’avais envie de retrouver dans ce film ce que son programme promet si bien : une héroïne iconique, Jan de Bont derrière la caméra, une quête autour de la boîte de Pandore, des passages par la Grèce, la Chine et l’Afrique, et cette idée très simple mais très efficace d’un grand divertissement archéologico-pop qui mêlerait le mythe, l’exotisme, le danger et le romanesque. Tout est là, en théorie. En pratique, j’ai surtout eu l’impression de voir un film qui n’arrête jamais de se déplacer sans jamais vraiment partir. Il saute d’un décor à l’autre, d’un enjeu à l’autre, d’un morceau de bravoure à l’autre, mais il reste curieusement figé intérieurement, comme si toute cette agitation mondiale servait surtout à masquer l’absence de véritable élan. Même son point de départ, pourtant vendeur — retrouver Pandora avant Jonathan Reiss et ses alliés — ressemble moins à une promesse de vertige qu’à un prétexte un peu raide pour remettre Lara en circulation.
Ce qui sauve le film de l’insignifiance complète, c’est Angelina Jolie, et franchement presque elle seule. Elle a toujours cette manière très rare d’imposer un personnage par sa seule présence physique : la démarche, le regard, le mélange d’élégance glacée et d’autorité, la capacité à rendre crédible une femme qui entre dans une pièce en sachant déjà qu’elle en contrôle la géographie. Le problème, c’est que le film se repose sur elle avec une paresse presque cynique. Il la traite comme une solution en soi. Au lieu de construire Lara Croft, il l’exhibe ; au lieu de lui donner une vraie progression dramatique, il l’enchaîne à des postures, à des entrées spectaculaires, à des démonstrations de maîtrise. On regarde moins une aventurière qu’une image de marque extraordinairement bien portée. C’est flatteur pour Jolie, mais fatal pour le film.
Jan de Bont sait pourtant fabriquer des séquences. On sent par moments un vrai savoir-faire dans la lisibilité de l’action, dans la manière de faire exister un espace, de donner à une scène sa propre énergie, son propre mini-récit. L’ouverture sous-marine, l’évasion avec les combinaisons ailées, certains mouvements verticaux à Hong Kong, quelques surgissements de pulp pur ont assez d’allant pour rappeler pourquoi certains critiques ont défendu le film comme une amélioration du premier. Mais justement, pour moi, c’est le cœur du problème : le film fonctionne davantage comme une succession de modules que comme une aventure continue. Chaque séquence tente d’exister pour elle-même, et très peu d’entre elles alimentent une montée dramatique. On peut admirer ponctuellement le savoir-faire tout en restant extérieurement froid, ce qui est quand même une drôle de faiblesse pour un blockbuster censé électriser.
Là où le film me perd franchement, c’est dans sa partie la plus narrative, c’est-à-dire exactement là où il devrait devenir plus intense. Terry Sheridan est présenté comme l’ancien amant compromis, le partenaire dangereux qu’on ne peut ni croire ni quitter, et toute la mécanique du film repose sur cette ambiguïté. Sauf que cette relation, qui devrait être le moteur émotionnel de l’histoire, reste étonnamment sous-écrite. Gerard Butler a une présence correcte, une rugosité utile, mais le film ne lui donne jamais assez d’épaisseur pour que sa place auprès de Lara soit autre chose qu’une idée. Même chose pour Reiss : un scientifique mégalomane vendu comme menace absolue, mais qui reste surtout une fonction de scénario très abstraite. Résultat, le film parle beaucoup de trahison, de confiance et de désir, mais il ne nous fait presque jamais ressentir ces choses. Il les signale.
Et c’est pour ça que la fin, qui devrait être le moment où tout bascule, m’a laissé presque indifférent alors qu’elle a objectivement de quoi marquer. Quand Lara et Reiss pénètrent enfin dans ce berceau de la vie transformé en labyrinthe cristallin régi par des lois physiques bizarres, puis que Reiss finit dissous dans cette mare noire avant que Terry, après l’avoir sauvée, révèle qu’il veut la boîte pour lui-même, le film touche enfin à quelque chose de plus sombre : l’idée que la quête n’aboutit qu’à une répétition de la corruption humaine, et que Lara doit abattre l’homme auquel elle est encore liée pour empêcher la catastrophe. Sur le papier, c’est presque tragique. À l’écran, j’ai trouvé ça étonnamment mécanique. La mort de Terry devrait faire mal ; elle ressemble surtout à la dernière case obligatoire d’un scénario qui veut se donner une gravité qu’il n’a pas su préparer. Même le délire mythologique final, avec ses créatures, son acide noir, sa boîte flottante et sa pseudo-métaphysique, m’a paru plus kitsch qu’envoûtant.
Au fond, c’est un film que je trouve plus frustrant que franchement détestable. Il est un peu meilleur que le premier sur certains points visibles, il est mieux tenu, parfois plus lisible, parfois plus aventureux dans son découpage, et il bénéficie d’une star centrale que le cinéma populaire de l’époque n’avait aucune peine à mythifier. Mais tout cela ne mène jamais à un grand film d’aventure, ni même à un bon film d’aventure durablement satisfaisant. Ça se regarde, ça bouge, ça voyage, ça pose, ça explose, mais ça ne transporte pas. Il y a toujours quelque chose de trop calculé, de trop décoratif, de trop inerte au cœur de l’ensemble. J’en ressors en me disant que ce n’est ni un désastre total, ni un plaisir coupable pleinement assumé, mais plutôt un objet froid, vaguement spectaculaire, rarement palpitant, et finalement très inférieur à la promesse immense contenue dans son personnage, son réalisateur et son imaginaire.