Un couple qui n'a plus la force de se quitter ni le courage de s'aimer, échoué dans un pavillon cerné par les pelleteuses, et qui se dévore vivant à coups de petits papiers glissés comme des lames. Granier-Deferre enferme tout ça dans des cadrages serrés, une mise en scène étouffante où chaque pièce de la maison devient une cellule, pendant que le quartier se démolit autour d'eux comme un écho muet de leur naufrage. Jean Gabin est un bloc de silence, un masque de cire qu'on voit se fissurer par éclairs, quand son chat disparaît, quand un souvenir heureux affleure malgré lui. Simone Signoret est bouleversante, vieillie, abîmée, elle joue avec une vérité qui dépasse le jeu d'actrice, et son regard tour à tour suppliant et provocateur qui cherche encore quelque chose sur le visage fermé de cet homme reste le sommet émotionnel du film. La musique de Philippe Sarde intervient à peine, mais quand elle surgit, elle ouvre des brèches d'une tendresse immense dans tout ce béton de silence. Pas de scène de crise spectaculaire, pas de grande explication cathartique : l'émotion naît de la banalité du désastre, des gestes quotidiens accomplis chacun de son côté. Le chat reçoit la tendresse que l'homme refuse à sa femme, il est un catalyseur, pas une cause. La fin est déchirante, elle révèle que sous la haine il restait quelque chose, et que ce quelque chose arrive trop tard. Je n'ai jamais ressenti un malaise aussi tenace, aussi viscéral devant un film. Le Chat vous renvoie à vos propres peurs, la routine qui détruit, vieillir à côté de quelqu'un qu'on ne sait plus aimer, finir seul même à deux. Les traces sont profondes.