Je suis allé voir sans grand espoir ce film de ce réalisateur très prolifique, dont la production majoritaire est plutôt académique, malgré l’estampille « nouvelle vague » de ses débuts. D’autant qu’il avait été présenté comme un film de transition (Chabrol devait par contrat en tourner un, dans l’attente de la possibilité de faire « La décade prodigieuse », et il avait choisi une adaptation d’un polar peu connu), tourné assez rapidement.
Quelle surprise et quelle claque ! Comme si ces conditions avaient libéré la créativité du cinéaste. La première scène montre le crime, et l’on sait que le fil conducteur ne sera pas la recherche du coupable. Et dès la seconde, où Charles, le meurtrier, renonce à rentrer dans un bar parce qu’un quidam le regarde, on ressent, devant ce personnage qui ne supporte plus le regard d’autrui, ce qui sera la première dimension du film : la gestion du sentiment de culpabilité, ici véritablement Dostoïevskienne. La suite consistera en cette problématique centrale, qui sera confrontée à nombreuses situations déchirantes, la victime se trouvant être l’épouse du meilleur ami de Charles (ce qui est vite révélé). Situations déchirantes dans lesquelles les logiques s’affrontent, chaque personnage (en l’occurrence Hélène, la femme de Charles, et François, l’ami trompé) apportant des points de vue différents, pertinents et argumentés (comme dans « La règle du jeu » de Renoir, qui est l’un des films préférés de Chabrol, où le problème est que tout le monde a ses raisons). La seconde dimension du film est « mystique » : le parcours de Charles est un véritable calvaire, un chemin de croix, ponctué de trois confessions, où il ne demande pas le pardon qui lui est proposé, mais l’expiation et la punition. La troisième dimension est sociale, par la description d’un milieu bourgeois guindé par ses habitudes et ses principes, qui a besoin de s’encanailler en cachette et en préservant les apparences, ce qui est coutumier chez le cinéaste. Ici, derrière les prises de position et les logiques qui apparaissent -et même sont- de nature empathique et bienveillante, on perçoit que la préservation des situations personnelles et d’un certain ordre social constitue une préoccupation centrale, qui guide les actions, et ce tout autant que les considérations morales. Cette richesse extrême est parfaitement gérée, avec une réalisation -aux accents parfois Bressoniens- remarquablement adaptée à chaque situation, jusqu’à un dénouement symbolique (comprenant un superbe transfert de situation) d’une puissance rare. Probablement le plus grand film de Claude Chabrol, et à coup sûr un chef d’œuvre du cinéma Français.