Il existe d'innombrables metafilms sur l'histoire du cinéma ; plus bel hommage ne saurait être rendu que Cinema Paradiso. Ce chef-d'œuvre s'intéresse évidemment au progrès avec ses avantages, ses travers et ses percées techniques, mais réhabilite surtout les grands oubliés du 7e art, pourtant indispensables à son existence : les projectionnistes et les spectateurs. En effet, en reconstituant un public sicilien des années 40, puis 50, Giuseppe Tornatore montre à quel point le spectacle est non seulement sur l'écran mais aussi devant l'écran. La salle de cinéma est un lieu de vie. On y rencontre ses amis, ses voisins, le gratin s’y mêle à la lie, on y naît (image du nourrisson au sein de sa mère), on y meurt même (mafieux abattu durant un western), les couples s’y rencontrent, s’y bécotent, y baisent, les enfants y apprennent à fumer et à se masturber, les adolescents y découvrent l’amour, on y échange, boit, mange, pleure, rit, aime. Le cinéma va même jusqu’à s’incarner avec le visage de Philippe Noiret, 10e muse du 7e art, à travers la bouche duquel parlent Henry Fonda et Spencer Tracy.
N'oublions pas toutefois que Cinema Paradiso est avant tout une œuvre sur la nostalgie, comme l'indique déjà la composition globale du film en vaste flash-back. Du point de vue du souvenir, c'est la fin du film qui est particulièrement intéressante, à partir du moment où Jacques Perrin reprend le rôle de Salvatore. En effet, on peut alors voir une très belle illustration des trois formes de mémoire qu’expose Nietzsche dans sa Seconde considération inactuelle. La première, l’Histoire classique, fait table rase du passé et enferme le sujet dans l’actuel, à l’instar du vieux Salvatore qui pendant trente années a fuit ses souvenirs, allant jusqu'à changer de compagne chaque nuit pour oublier son premier amour. C’est en se remémorant celui-ci, puis en se complaisant devant les vidéos retrouvées où paraît cette Elena perdue, que le héros semble s’enfermer dans une sorte de long regret face à sa jeunesse (expliquant par là d'ailleurs son refus d’aimer à nouveau). Il nous donne ainsi à voir une représentation de l’Histoire antiquaire, dont le sujet «couvre tout d’un voile uniforme de vénérabilité» quitte à ressasser sans fin le passé. Dans la scène conclusive du film, Salvatore visionne le cadeau que lui a légué son ami projectionniste : une compilation des plans autrefois censurés dans les films qui avaient bercé son enfance. Ainsi s’achève le film, sur un bouleversant hommage au cinéma où défilent à l'écran, sur la sublime bande originale de Morricone, près d’une cinquantaine de baisers historiques, celui de Massimo Girotti et Clara Calamai dans Ossessione, de James Stewart et Donna Reed dans It’s a Wonderful Life, de Marcello Mastroianni et Maria Schell dans Le Notti bianche, et tant d’autres qui ont enchanté toute une génération de spectateurs et font aujourd'hui encore rêver : Histoire monumentale. N'admirons-nous pas tous ces héros des salles obscures ? Ne nous sommes-nous pas tous imaginés une vie similaire à la leur ? C'est donc pour cette mémoire des grands (même fictifs) que Tornatore semble finalement se décider en achevant son film dessus. Car cette nostalgie non pas d’un souvenir mais d’un rêve ne relève pas seulement du révolu, et nous pouvons encore, toujours, accomplir les exploits des idoles de notre enfance. Et finalement, l’amour de Salvatore, le vrai, n'était-ce pas celui-là qui l’enflamma dès ses premières années, qui perdurait à mesure qu’il grandissait, qui, seul, resta fidèlement à ses côtés durant toute sa vie : celui du cinéma ?