« Lenny » de Bob Fosse sorti sur les écrans le 10 novembre 1974 se situe exactement au mitan de la courte période que l’on nomme «
Le Nouvel Hollywood » démarrant en 1967 avec le choc visuel provoqué par « Bonnie & Clyde » d’Arthur Penn suivi de l’avènement émotionnel que fut « Le lauréat » de Mike Nichols et s’achevant par le flop commercial de « La Porte du Paradis » de Michael Cimino en 1980 qui sonna le glas de United Artists. Mouvement éphémère prenant ses racines dans l’admiration pour la politique des auteurs prônée par « La Nouvelle Vague » mais surtout rendu possible par le vide artistique laissé après la lente agonie des Studios autrefois hégémoniques, voyant leur forteresse lézardée depuis les années 1950 par les coups de boutoir assenés par la petite lucarne rapidement présente dans tous les foyers américains. Des studios au bord de l’asphyxie après le fiasco financier de « Cléopâtre » (Joseph H. Mankiewicz, 1963), vaine tentative de reconquête qui avait failli envoyer par le fond la 20th Century Fox.
« Le nouvel Hollywood » sera porté par des réalisateurs ayant fait leurs armes à la télévision comme Robert Altman, Peter Bogdavonich, Francis Ford Coppola, Stanley Kubrick, Woody Allen et quelques autres rejoints par de jeunes pousses ayant fréquenté les écoles de cinéma tels Martin Scorsese, George Lucas, Steven Spielberg, Paul Schrader ou Brian De Palma puis par des réalisateurs venus d’Europe au premier rang desquels John Schlesinger, Roman Polanski, Milos Forman, John Boorman et Karel Reisz. Tout ce petit monde va profiter de la liberté créative qui lui est offerte pour revisiter en profondeur les genres traditionnels hollywoodiens, bousculant leur mode narratif, leur esthétique visuelle et faire émerger de nouvelles stars avec à leur tête un carré magique composé de Jack Nicholson, Al Pacino, Dustin Hoffman et Robert de Niro.
Après « Le Lauréat », « Macadam Cowboy » de John Schlesinger, « Little Big Man » d’Arthur Penn et « Les chiens de paille » de Sam Peckinpah, Dustin Hoffman est indubitablement en 1973 le plus en vue des quatre. C’est alors qu’il rejoint Bob Fosse pour porter à l’écran la vie du fondateur iconique du « stand-up », Lenny Bruce dont l’aura au sein de l’intelligentsia ne fait que croître depuis son décès par « overdose » en 1966 dans sa salle de bains à seulement 41 ans.
Dustin Hoffman qui est réputé pour son jeu d’acteur caméléon cherche depuis ses débuts à relever de nouveaux défis. Apparaître dans un film où il sera très souvent filmé seul sur scène face à un public est une situation inconnue qui le stimule tout autant qu’elle l’effraie. Bob Fosse de son côté né un an après Lenny Bruce se trouvait des similitudes biographiques et comportementales avec Lenny Bruce notamment pour sa manière de brûler la chandelle par les deux bouts, incapable de délimiter une frontière claire et viable entre spectacle et vie personnelle. La collaboration entre les deux hommes sera difficile et douloureuse notamment pour Dustin Hoffman qui quoique réquisitionnant pour son seul cachet la moitié du budget total du film doit plier devant l’autorité intransigeante et souvent méprisante de celui qui fait autorité depuis son Oscar décroché un an plus tôt pour « Cabaret » qui en trustera huit au total.
À un moment des répétitions qui durent six semaines à compter de fin septembre 1973, Hoffman songera même à renoncer devant l’attitude distante et les marottes obsessionnelles de Fosse. Mais son agent aura la bonne idée de rappeler l’acteur à ses obligations contractuelles
. Hoffman reste, sans doute conscient qu’il tient peut-être un des rôles majeurs de sa carrière et que Bob Fosse sera celui qui le fera accoucher de la performance attendue. Le résultat sera bien là, récompensant les efforts et la ténacité des deux hommes qui s’ils ne se sont pas franchement compris savaient instinctivement qu’ils marchaient ensemble dans la bonne direction.
Le film est somptueux et demeure toujours aussi fascinant qu’on l’ait vu lors de sa sortie ou tout simplement découvert ou revu 50 ans plus tard. Comme Lenny Bruce, Bob Fosse savait que le compte à rebours du prix à payer pour ses excès était déjà entamé et il s’était en réalité totalement identifié à Bruce qui l’avait seulement précédé dans une mort qui l’obsédait depuis longtemps comme il montrera de manière encore plus directe dans « All that jazz » en 1979. Dustin Hoffman atteignait avec « Lenny » le sommet de son art, pressentant qu’il n’aurait peut-être plus une telle montagne à gravir, le prix à payer s’étant sans doute suite à « Lenny » révélé trop élevé. Sa carrière à suivre semble accréditer cette hypothèse car après « Les hommes du Président » (Alan J. Pakula, 1976) et « Marathon man » (John Schlesinger,1976), l’acteur refusant nombre de projets deviendra beaucoup plus conventionnel mais aussi tyrannique sur les plateaux.
Julien Barry le scénariste du film affirmera à ce sujet qu’Hoffman avait fait payer aux autres réalisateurs les humiliations et frustrations endurées sur « Lenny ».
Concernant Julian Barry, il faut rappeler qu’il avait été dès 1970 contacté par Marvin Worth l’agent de Lenny Bruce pour l’écriture d’un scénario sur la vie de son poulain dont il venait d’obtenir de sa famille les droits pour une biographie.
L’idée était donc dans l’air, Lenny Bruce devenu très « hip » suite au succès d’« Easy Rider » (Dennis Hopper en 1969), film phare de la contre-culture partie en 1967 de la Côte Ouest.
Mais un an plus tard, la déferlante lacrymale « Love Story » (Arthur Hiller en 1970) aussi inattendue que phénoménale (le film rapporta plus de 70 fois sa mise de départ) plonge les producteurs moutonniers mais aussi très opportunistes dans le bain moussant du glamour
. Brutalement, le sulfureux Lenny Bruce fait à nouveau tache dans le décor hollywoodien. Julian Barry avec son scénario sur les bras a alors l’idée de monter une pièce. Tom O’Horgan met le projet en scène, qui tiendra l’affiche à Broadway pendant plus d’un an (de mai 1970 à juin 1971). Paraît simultanément « Ladies and Gentlemen, Lenny Bruce ! » la biographie officielle écrite par Albert Goldman. Le feu est donc toujours entretenu.
Bob Fosse qui a vu la pièce veut l’adapter au cinéma. Il charge son manager de démarcher les studios. United Artists décide d’apporter son financement. Mais les choses semblant se faire sans Julian Barry qui n’est contacté ni par Bob Fosse ni par Marion Worth, celui-ci force la porte de Fosse. Le réalisateur très soucieux de son indépendance n’entend laisser aucune miette à un scénariste d’une gloire chèrement acquise. Très hésitant, il finit par décider au bout d’un douloureux cycle d’entretiens de contracter avec Barry. Comme pour Dustin Hoffman, la collaboration avec Fosse sera un long chemin de croix pour Barry, sans arrêt mis à l’épreuve, devant argumenter très précisément chacune de ses propositions.
L’équipe se met progressivement en place avec Marvin Worth comme producteur délégué pour United Artists, Julian Barry comme scénariste, Bob Fosse à la réalisation et Dustin Hoffman comme une évidence dans le rôle-titre. Reste à trouver l’actrice pour incarner Honey la strip-teaseuse toxicomane, épouse et un temps partenaire de Bruce. Après trois semaines de casting (Victoria Principal, Raquel Welch, Ann Margret, Jacqueline Bisset, Faye Dunaway, Tuesday Weld, Karen Black, Diane Keaton et Genevieve Bujold…), le choix de Fosse se porte sur Valerie Perrine ex-danseuse dans « Lido de Paris » au Standard Resort and Casino de Las Vegas qui a récemment tenu le rôle d’une strip-teaseuse dans « Abattoir 5 » (George Roy Hill en 1972) et qui en mai 1972 a posé nue en page centrale pour « Playboy » . Encore relativement inexpérimentée, Valerie Perrine sera parfaite tout à la fois drôle et émouvante dont Bob Fosse dira qu’« elle était comme une éponge s’imprégnant de ses indications ». Bruce Sturtees sera le chef opérateur de ce qui sera peut-être le seul film majeur en noir et blanc des années 1970.
Pendant les répétitions Hoffman insiste sur le manque de fluidité de la ligne narrative s’articulant autour de flash-backs entrecoupés d’extraits de spectacle imageant la scène finissante ou introduisant celle à venir. Le lien indissociable entre l’artiste et l’homme étant ainsi parfaitement illustré mais pas assez explicite. Bob Fosse et Julian Barry ont alors l’idée de génie sur le mode du documentaire biographique d’inclure des interviews des personnages de la vie de Lenny Bruce avec sa mère (Jan Miner), sa femme (Valerie Perrine) et son impresario (Stanley Beck) qui face caméra, répondent à un interviewer qu’on ne verra jamais mais qui n’est personne d’autre que Bob Fosse lui-même. Le procédé permettra de mieux séquencer les périodes clefs de la vie de Bruce qui se regroupent dans le film en deux parties clairement distinctes. Tout d’abord l’exposition des traits de caractères de Bruce et sa difficile progression dans le showbiz qui s’accélère quand le comique aborde frontalement et avec virulence les sujets d’actualité et de société. Ensuite étroitement mêlés avec l’effilochement de sa vie privée, ses démêlés avec les autorités judiciaires qui vont finir par consumer l’artiste quasiment devenu un homme de loi face à un public de plus en plus clairsemé.
Avec l’aide Alan Haim que Fosse conservera pour ses deux prochains et derniers films, le montage de tous les plans recueillis donnera ce ton si particulier. Le film est certes bavard en raison même de son sujet mais l’intérêt est constamment entretenu par les ruptures de ton, le jeu complétement habité d’Hoffman et de Perrine qui forment un couple autodestructeur mais aussi furieusement charismatique. Le tout est sublimé par la photographie de Bruce Surtees qui réussit la prouesse hautement contradictoire de livrer une image tout à la fois « sale » appropriée à l’ambiance des cabarets de l’époque où se produisait Bruce mais aussi magnifiée par l’usage d’une lumière blanche enfumée nimbant majestueusement le comique en action sur scène.
Rarement un film aura été aussi immersif, Bob Fosse filmant au plus près les visages et les corps souvent fatigués qui hantent ces endroits où la nuit n’a plus de fin. Batteur flemmard sur le retour démarrant mécaniquement à chaque nouveau sketch, toxicomanes filmés à différents moments de leur voyage lysergique, jeunes cadres hilares venus s’encanailler ou encore l’inoubliable Gary Norman interprétant Sherman Hart comique blanchi sous le harnais venu adouber le jeune Lenny dans l’espoir de goûter un peu de la chair encore fraîche de Honey. Rien n’est laissé au hasard par Bob Fosse qui en quelques cinq films aura réalisé trois chefs d’œuvre qui auront trusté récompenses et nominations tant aux Oscars que dans les plus grands festivals. « Lenny » sera reconnu mais sans doute trop pointu dans la cible des spectateurs qu’il pouvait toucher ne sera pas autant célébré qu’il l’aurait mérité. Six nominations aux Oscars de 1975 (Meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur acteur, meilleure actrice, meilleur scénario adapté, meilleur chef opérateur) pour aucune statuette récoltée.
La seule récompense majeure reviendra à Valerie Perrine qui en 1975 au Festival de Cannes se verra récompensée du prix d’interprétation féminine, formidable Honey Bruce, sensuelle jusqu’au bout des ongles avec une pointe de candeur qui rappelle qu’autrefois cette plantureuse jeune femme avait été une petite fille, déchirante quand prisonnière de la drogue elle voit que tout lui échappe ou encore émouvante quand avec juste ses lèvres à l’écran au tout début du film, elle évoque ce qu’à été l’amour de sa vie. Malheureusement celle qui a montré avec ce film qu’elle pouvait être une grande actrice n’a pas pu ou su concrétiser les espoirs nés avec « Lenny », sans doute condamnée par sa plastique à toujours jouer de la sexualité torride qui émanait d’elle. Destin tragique aussi qui la voit depuis gravement diminuée par une maladie invalidante qu’elle aura évoquée sans fard en même temps que sa carrière dans « Valerie » un documentaire réalisé par son ami Stacey Souther.
Enfin revenons une dernière fois sur cette collaboration rude et intense entre un acteur et son réalisateur qui ont su s’affranchir de leurs différents pour capter la soif de liberté et de vérité d’un homme qui se sera consumé à vouloir réveiller les consciences sur une humanité à chérir par-dessus tout. Une interprétation à ce point réussie que l’on ne peut plus désormais imaginer Lenny Bruce autrement qu’avec le visage de Dustin Hoffman. Ceci n’est pas bien grave, resteront toujours les mots de celui qui ne proposait pas comme aujourd’hui de les supprimer mais d’en neutraliser les effets souvent dévastateurs en les démystifiant à force de les répéter.