Je continue ma lancée sur les films de Stuart Gordon...En 2003, ce dernier fit prendre à son œuvre un virage à 180° en laissant derrière lui l'horreur fantastique pour se consacrer à une horreur bien plus réelle ancrée dans la vie quotidienne. Ce revirement s'obtempérera avec son étonnant "King of the Ants". Et c'est avec "Edmond" qu'il continua sa voie. Cette fois ci on s'intéresse à un cadre supérieur propre sur lui et marié qui, après une visite chez une voyante, réalise alors qu’il a toujours mené une vie banale et monotone. Sous le choc de cette révélation, il décider de quitter l’ennui rassurant de son foyer pour aller traîner dans les bas-fonds undergrounds de la ville. A défaut de s'y trouver lui-même, c'est un monde sombre et brutal dont on ne ressort pas indemne qu'il va découvrir...La première chose qui marque dans ce film, c'est le choix délibéré de nous laisser dans un certain flou pour nous faire comprendre que l'intérêt du film réside dans ce qu'il va arriver et non dans ce qu'il s'est déjà passé : on commence par la scène de la voyante puis par la prise de conscience de Edmond ; mais à aucun moment on ne cherchera à nous décrire le quotidien que connaissait notre héros jusqu'à aujourd'hui ainsi que les éventuelles causes qui l'aurait poussé à prendre cette fameuse décision. La démarche est simple : nous devons rester neutre vis-à-vis de Edmond et n'éprouver aucune sorte de compassion envers lui afin de pouvoir avoir un œil le plus objectif possible sur tout ce qui va lui arriver. Ce détachement vis-à-vis de son personnage principal, Gordon l'avait déjà expérimenté avec succès sur "King of the Ants" ; et, comme c'était le cas pour Sean, nous acceptons finalement le choix d’Edmond et le suivons sans réticence dans son odyssée nocturne. Malheureusement pour lui, l'aventure d’Edmond va vite tourner en cauchemar et c'est une lente mais sûre descente aux enfers qui l'attend de pied ferme : au fur et à mesure qu'il découvre de nouveaux lieux encore plus glauques que ceux précédemment visités (chacun étant représenté par des couleurs criardes, notamment le rouge afin d'illustrer le côté infernal du voyage de notre protagoniste), Edmond va devenir une incarnation vivante de la métaphore d’une société consumériste, aseptisée et dépravé qui est rongée de l'intérieur par les vices qu'elle véhicule (racisme, luxure, violence...). Il va alors perdre totalement ses repères puis succomber à ses plus bas instincts jusqu’à l'ultime point de non retour. En regardant "Edmond", je ne peux m'empêcher de trouver quelques similitudes dans le nihilisme avec une partie de l'œuvre de Martin Scorcese : Edmond n'est pas sans me rappeler les personnages principaux de "Taxi Driver ", "After Hours" et "A Tombeau Ouvert". Outre son sujet et son développement, l'autre grande force du film est son acteur principal : William H. Macy trouve ici un rôle à la hauteur de son talent et prouve qu'il fait définitivement parti du gratin d'Hollywood. En effet, il incarne parfaitement avec intensité ce brave type un brin paumé qui semble faire une grosse crise de la cinquantaine mais qui devient peu à peu un sociopathe de plus en plus effrayant et incontrôlable qui cède sans retenue à toutes les plus viles pulsions comme le ferait un animal acculé. Une sacrée performance ! Et tout autour de lui, pour incarner ces chimères infernales qui vont le pousser au vice, on pourra se délecter par les superbes et affriolantes Bai Ling, Denise Richards et Mena Suvari : un vrai régal pour les yeux !! Bref, "Edmond" est un film qui ne laisse pas indemne car il fait mal, mais vraiment mal : ce qui arrive au héros est une illustration ultra réaliste de ce qui peut nous arriver à tous dans les mêmes conditions, à savoir un moment de notre vie où on remet absolument tout en cause, provoquant ainsi l'explosion de notre petit univers douillet en nous poussant vers nos plus bas instincts. Après, "King of the Ants", Stuart Gordon réussit à nouveau de mettre en image un incroyable dérapage incontrôlé : je pense qu'il a enfin trouvé sa voie...