À vingt et un ans, Benjamin Braddock est déjà un fantôme dans sa propre maison. Il flotte : dans la piscine familiale, dans le scaphandre offert par ses parents, dans les bras d'une femme qui ne l'aime pas. Aucun horizon qu'on lui tend ne vaut vraiment la peine. Nichols filme la paralysie d'une génération qu'on a élevée pour réussir sans jamais lui dire à quoi, et ça donne un vertige silencieux qui n'a pas pris une ride. Le conflit avec les parents n'est jamais frontal, il est sourd, et personne n'est méchant. La première moitié est pour moi un chef-d'œuvre de comédie feutrée, chaque dîner un piège, chaque adulte un geôlier souriant, chaque réplique une petite lame. La deuxième s'affaisse un peu, l'obsession pour Elaine tourne à vide, et le film s'installe dans une sorte de ventre mou.
Anne Bancroft (à peine six ans de plus que Hoffman dans la vraie vie) éclipse l'écran dès qu'elle y pose le regard, terrifiante et pitoyable dans le même plan. Face à elle, Dustin Hoffman invente un jeune premier qui n'en est pas un, gauche et à côté de son propre corps, et devient l'icône d'une génération qui ne se reconnaissait nulle part. La mise en scène ose des plans devenus mythiques (le hublot du scaphandre, le tapis roulant qui l'emporte), et laisse Simon & Garfunkel dire tout ce que Benjamin n'arrive pas à formuler : The Sound of Silence, écrite pourtant bien avant le film, parle exactement de ces êtres qui n'arrivent plus à se parler.
Le sexe, ici, n'est jamais une victoire mais une anesthésie. Benjamin désire par ennui, puis par obsession, jamais par manque. Un film sur le désir sans objet, chose rarissime en 1967. La scène de la chambre d'hôtel, dans le noir, où deux êtres cabossés essaient de se parler avant de faire l'amour, est le vrai cœur du film. Et puis il y a ce plan final dans le bus : Nichols laisse tourner sans dire « coupez », les sourires s'effacent d'eux-mêmes, on ne sait plus si les acteurs jouent encore ou s'ils sont juste redevenus eux-mêmes. Ils ont renversé la table, oui, mais pour quoi faire après ?