Comme je l’ai souvent mentionné, je suis une adepte des histoires vraies et reconnais être toujours fascinée par les escroqueries. J’aime ensuite vérifier ou comparer le vrai du faux. Dans le cas d’APPLE CIDER VINEGAR, le nom de la principale intéressée n’a pas même été modifié, ce qui induit en erreur puisque partant de ce postulat, on s’attend à ce que le récit complet reflète la vérité. L’ensemble est basé sur une histoire vraie mais grandement transformée. Beaucoup de personnages sont notamment inventés ou largement modifiés.
Tout d’abord, Milla Blake (Alycia Debnam-Carey) n’existe pas, mais son personnage s’inspire de Jessica Ainscough, diagnostiquée à l’âge de 22 ans, ayant raconté son combat contre le sarcome épithélioïde. Comme pour Milla, les médecins voulaient lui amputer le bras. Cependant, elle a décidé d’explorer un traitement naturel : la thérapie Gerson, dont le nom est changé par Hirsch dans la série. Même principe : un régime alimentaire biologique à base de jus crus et enemas. Jessica décédera malheureusement en 2015 à l’âge de 29 ans. Bien que son personnage soit évidemment très ressemblant, le lien entre ces deux femmes est exagéré. Elles ne se fréquentaient pas et n’étaient nullement obsédées l’une par l’autre, selon la manager d’Ainscough, Yvette Luciano, qui réduit leur interaction à « seulement un ou deux commentaires sur Instagram ». En revanche, Belle s’est véritablement rendue à ses funérailles et s’est comportée de manière tout aussi déplacée.
Le personnage de Channelle (Aisha Dee), l’assistante chargée simultanément des réseaux sociaux de chacune, est modifié lui aussi dans le but de relier les deux ennemies et de mettre un visage sur la source qui a permis aux journalistes d’exposer l’escroquerie. En effet, comme dans la série, les journalistes Nick Toscano et Beau Donelly ont reçu en 2015 un tuyau et ont découvert que Belle Gibson n’avait jamais versé les sommes d’argent promises aux associations. Dans la série, Justin (Mark Coles Smith), est par ailleurs marié à Lucy (Tilda Cobham-Hervey), atteinte d’un cancer du sein. Il s’agit d’un personnage fictif, destiné à représenter les victimes réelles du cancer et de ces arnaques à la santé.
Pour en revenir à Chanelle. Elle existe, mais seulement en partie puisqu’elle était en réalité journaliste et non proche de Milla/Jessica. En se rapprochant de Belle, elle aurait commencé à douter de son état et l’aurait confrontée puis exposée. Chanelle McAuliffe aurait assisté au vrai/faux malaise de Belle durant la fête d’anniversaire de son fils, comme dans la série. Elle affirme que la malade imaginaire mémorisait puis reproduisait les symptômes des personnes atteintes d’un cancer qu’elle rencontrait. Elle buvait par ailleurs beaucoup d’alcool et réservait des séances d’UV. Belle semblait donc agir comme si elle était « en bonne santé ».
Dans le cas du personnage d’Hunter, le garçon pour lequel Belle lance une cagnotte afin qu’il puisse se faire retirer sa tumeur cérébrale, c’est un peu différent. La collecte des fonds a bien eu lieu pour le compte d’un enfant nommé Joshua Schwarz, diagnostiqué d’un cancer du cerveau en phase terminale en 2013, à l’âge de 5 ans. Seulement, les parents en ignoraient tout. Belle s’est simplement servi du nom de Schwarz afin de collecter des fonds. Et bien entendu, ils n’ont rien perçu.
“Ceci est une histoire vraie basée sur un mensonge. Et Belle Gibson n’a pas été payée pour cette histoire”
Ainsi débute chaque épisode, lorsque l’un des personnages prononce avec cynisme cette phrase qui plante le décor. APPLE CIDER VINEGAR se moque de l’arnaqueuse, qui se moque elle même des gens qu’elle a dupé. Mais qui sont les vraies victimes dans cette histoire ? Même en mettant de côté le vrai du faux, le récit qui nous est servi nous plonge dans un flou recherché. On perd doucement pied avec les faits et l’on se laisse ballotter entre les différents points de vue des personnages. Belle est clairement une mythomane, au sens clinique du terme, ou bien atteinte du syndrome de Munchhausen. Elle s’est servi du mensonge pour bâtir son empire. Donc, oui, d’accord, c’est mal de duper autrui, d’exploiter la souffrance des autres à des fins personnelles. Mais est-ce vraiment ce qui s’est passé ?
Dans la série, aucun doute. Et il n’est pas difficile de détester humainement ce vampire qui traite les autres comme des pions dans sa soif de succès et d’attention, en oubliant son fils et ceux qui vont peut-être en payer le prix de leur vie pour simplement lui avoir fait confiance. Bravo donc à Kaitlyn Dever qui avait déjà livré une performance mémorable dans cette autre série basée sur une histoire vraie : UNBELIEVABLE, aux côtés de Toni Collette. Elle jouait alors le rôle d’une victime que personne ne croit.
Mon regard a quelque peu changé sur Belle après avoir visionné le documentaire sur Netflix puis l’interview de la vraie dans laquelle elle est mise à rude épreuve par Tara Brown en 2014, dans l’émission d’actualité australienne 60 Minutes, qui la juge sur un ton condescendant au possible. Rappelons que la jeune femme a alors seulement 23 ans et fait preuve d’une grande patience et d’un soin évident dans ses réponses face à une journaliste qui a deux fois son âge, n’en a strictement rien à faire des personnes qui ont été dupées et se délecte simplement de l’audience qu’elle va réaliser grâce à la présence de celle que soudainement tous veulent abattre. Même si clairement, on sent que Belle est inconfortable, elle reste cohérente et articulée.
Rappelons à nouveau son âge : 23 ans, officiellement. Pas 26 ans comme elle l’a d’abord prétendu. Mais qui va la blâmer ? Elle a voulu se vieillir pour se donner plus de crédibilité lorsqu’elle a créé son entreprise, c’est une stratégie. Cette donnée en tête, bien entendu que psychologiquement elle était instable… Et pourtant, quelle motivation ! Surtout si elle a vraiment traversé l’adolescence qu’elle a décrite et dont la majorité des points n’ont pas été démentis. Quelle fantastique autodidacte ayant réussi à convaincre des personnes de l’aider à créer son application 10 ans plus tôt (car maintenant, ce serait beaucoup plus simple), sans les rémunérer avant, application dont elle a eu seule l’idée et qu’elle a designée de A à Z, en étant enceinte et en travaillant à côté. Et ce fut un franc et immédiat succès ! Elle n’avait même pas besoin de mentir sur un prétendu cancer. The Whole Pantry, est une merveilleuse application de recettes de cuisine. Les gens ne l’ont pas téléchargée par pitié ou parce qu’atteints eux-mêmes d’un cancer, mais parce que c’était réellement une bonne idée, utile et de haute qualité. Les photos, les recettes, la présentation. Elle aurait réussi tout autant, car elle avait l’ambition et elle s’en est donné les moyens. Je la respecte énormément en cela, car elle n’a compté que sur elle-même et a atteint son objectif dès le début de sa vie d’adulte, quand beaucoup se laissent vivre chez leurs parents, ou enchaînent les petits boulots avant de trouver leur voie, Belle savait et se démenait pour y parvenir. Si elle n’avait pas eu cette manie de constamment rechercher l’attention, ou ce besoin d’être aimée, ce serait aujourd’hui une icône de la Tech au même rang qu’un Zuckerberg ou autre guru de la Silicon Valley.
Si sa mère ressemble ne serait-ce qu’un peu au portrait qui est fait d’elle dans la série, que Belle a réellement quitté son domicile à l’âge de douze ans (ou quatorze ans comme rapporté dans le docu, et s'est installé chez un homme bien plus agé), puis est devenue jeune mère à 18 ou 19 ans, a réussi, sans études, à générer une application qui fut instantanément un hit, The Whole Pantry aurait été téléchargée 200 000 fois au cours de son premier mois et a été élue meilleure application de cuisine et de boissons d’Apple en 2013, repérée par Apple ayant voulu l’inclure dans la liste des applications d’Apple Watch, etc. Mais qu’on la félicite sur cela bon sang, et pas pour avoir survécu au cancer. Bien sûr, elle a été reconnue sur ses capacités entrepreneuriales, Cosmopolitain honore Belle Gibson du prix Fun, Fearless, Female dans la catégorie des médias sociaux en 2014 par exemple. Elle s’est sabotée seule en pensant qu’elle avait besoin d’une histoire plus dramatique pour se faire remarquer. Parce que je pense en effet qu’elle ment dans l’interview quand elle affirme s’être réellement pensée malade. Mais c’est une jeune femme fragile qui a eu besoin de s’inventer une vie. On a tous plus ou moins fait ça a l’adolescence. Le problème ici, c’est que Belle a trop attiré l’attention sur elle et n’a plus pu sortir de ce mensonge dans lequel elle s’est enfermée. C’est devenu une forme de compulsion.
Elle est sa propre victime, jusqu’à ce que l’on découvre ses autres faits d’armes concernant l’escroquerie, et là, c’est moche. Car oui, elle a menti en affirmant reversé des sous à certaines œuvres caritatives. Je dirai que c’est une visionnaire qui appliquait des trend sans même se rendre compte de la réalité. Elle avait sa vision et le reste n’était qu’un moyen. Ce n’est pas une mauvaise personne qui a sciemment fait du mal aux autres. Elle n’est juste pas honnête, et très ambitieuse. Maintenant, si l’on se penche sur sa méthode alternative qui exemptait soi-disant d’aller consulter l’avis de médecins… Pardonnez-moi mais, ce n’est ni la première ni la dernière à vendre un programme ou produit miracle. Les docteurs n’ont pas la réponse à tous les maux et beaucoup sont corrompus, nous prescrivent des saloperies parce que des lobbies pharmaceutiques leur reversent des commissions. Bref. Des gourous en médecine traditionnelle et alternative, il y en a partout, des honnêtes et des bidons. Libre à nous de faire nos propres recherches. Évidemment que c’est honteux de vendre quelque chose en affirmant que cela a fonctionné sur soi-même, m’enfin ça reste une livre de recettes contenant des produits sains. On ne peut décemment pas dire que Belle Gibson a tué des personnes atteintes d’un cancer parce qu’ils ont détourné leur attention de la chimio pour préférer écouter une soi-disant miraculée leur vendant simplement l’accès à une application de recettes bien être. Si on devait blâmer toutes les marques ou publicités a chaque déception face au résultat, on passerait nos vies au tribunal. C’est un fait, on se fait arnaquer au quotidien parce que tout le monde a quelque chose à vendre et balance un storytelling bidon pour déclencher une émotion, un besoin. Oui, c’est triste, mais c’est la société dans laquelle nous vivons. D’ailleurs, il n’y a qu’à regarder la série. La véritable victime d’un cancer du sein, Lucy, adore Belle, sa page Instagram (@healing_belle) et son site Internet de recettes. Cela lui donne l’espoir et le goût de vivre qu’elle a perdu au travers de ses passages à l’hôpital, de sa chimio et de son traitement. Ceux qui sont en colère sont les autres. Et tous les protagonistes observent le même comportement de client/vendeur de rêve.
Milla par exemple reproche à Belle d’être une voleuse et une menteuse. Ah bon ? Et elle ? Que vend-elle ? Milla fait la promotion de la méthode Hirsh et génère des revenus grâce à ses disciples, ses retraites, sa gamme de jus, ses partenariats, etc. Lorsqu’elle sa social media manager la laisse pour rejoindre Belle et qu’elle fait du porte-à-porte en van pour tenter de vendre ses jus, ça ne fonctionne plus. Parce que loin des partenariats Instagram, les influenceuses ne vont pas bien loin. De plus, elle cache à sa communauté, et même à ses proches aussi longtemps que possible que son cancer est de retour, alors qu’elle suivait scrupuleusement la méthode. Que se passe-t-il pour sa mère et elle-même ? Personne ne l’a blâmée pour avoir dissimulé le retour de sa maladie. Pourquoi ? Parce qu’elle était vraiment malade en premier lieu ? Ou victime à son tour d’une arnaque demeurée intouchée, celle de cette méthode Hirsh et donc Gerson, dans la vraie vie. Lorsque sa mère meurt à petit feu, Milla téléphone à l’héritière de la méthode, qui en plus de retourner la faute sur la mère n’ayant peut-être pas suivi scrupuleusement les conseils du livre, convainc l’influenceuse de faire venir sa mère dans le centre, moyennant, on s’en doute, une somme d’argent. Ainsi, les limites entre victimes et coupables sont minces, car les motivations sont différentes et les perceptions, très personnelles. Mais Milla est elle aussi l’influencée ou la vendeuse de rêves a différents moments de son parcours.
La série m’a parfois perdue, notamment lorsque Belle se rend avec et pour son fils chez cet étrange médecin qui officie en vêtements de ville, dans un entrepôt désert, et vend cette étrange machine curative à la jeune femme, semblant ici sincèrement se penser malade. L’angle narratif nous laisse alors penser que les rôles s’inversent, alternativement arnaqueur/arnaqué. Cette scène fait écho à ce que Belle rapporte dans l’interview, lorsqu’elle évoque ce mystérieux Dr. Phil, qui se serait présenté à son domicile avec cette étrange machine.
Ensuite, lorsqu’elle reçoit les 21 questions des journalistes et réalise que la vérité va bientôt éclater concernant les levées de fonds jamais reversées aux œuvres caritatives ni aux victimes, elle panique. Plus tard, son visage commence à se couvrir de plaques que son compagnon ne semble même pas remarquer. Pas d’explications à ce sujet. Qu’est-ce que cela signifie ? Quel est ce trouble ? Est-ce le symptôme d’autre chose ? Est-elle alors vraiment malade ?
Et enfin, qui est ce Hek et pourquoi même est-il un personnage ? Il n’apporte rien au récit et m’a sincèrement troublée, car je n’ai compris ni son rôle ni ce besoin d’incorporer cet inutile passage de beuverie, drogue, presque plan à trois. Pourquoi ? Belle était-elle cette junkie en partenariat étrange avec son compagnon Clive ? Cet homme au passage, si bon que jamais il ne la confronte réellement, tout en endossant le rôle de parent à plein temps. Il reste auprès d’elle par pure affection pour ce fils qui n’est même pas le sien. Il faut dire que c’est un peu pour cette raison qu’elle le choisit au début dans la série. C’est un nerd d’une quarantaine d’années qu’elle séduit afin qu’il l’aide avec son premier site web. Elle se réfugie ensuite chez lui et décèle ses qualités de père et protecteur. Elle n’en partira jamais et tous deux semblent y trouver leur compte. Jusqu’au drame de leur enfant mort-né. Clive est anéanti, mais Belle annihile sa peine en se réfugiant dans l’adrénaline que lui procure la création de son application.
Il faut regarder APPLE CIDER VINEGAR en gardant en tête que ce n’est pas la vérité, mais un angle narratif. Une histoire est racontée, inspirée d’un fait réel. Et c’est palpitant. Je n’ai pas réussi à lâcher la série et ai dépopé les six épisodes d’une traite. J’ai particulièrement aimé l’épisode dans lequel Belle observe le succès de Milla avant d’elle-même y goûter. Je ressentais toute sa frustration lorsqu’elle scrollait compulsivement le feed de celle qu’elle jalousait. C’est très bien réalisé. Belle a déjà de l’ambition, mais sa boutique de couvertures pour enfants ne décolle pas. Elle est découragée et commence à vouer une obsession pour celle qui deviendra sa concurrente jusqu’à ce que les situations s’inversent. Qui, à nouveau, n’a jamais ressenti cela ? Personnellement, je le ressens au quotidien. J’ai tenté plusieurs projets et envié ceux qui réussissaient mieux que moi sans que je comprenne pourquoi. C’est difficile. Lorsqu’elle trouve le moyen d’enfin y parvenir, c’est en revanche grisant. On le vit avec elle par procuration. J’ai adoré ce passage parce que je pense qu’il est utile et honnête de rappeler que beaucoup de gens ressentent cette frustration au quotidien, cette soif de réussir, ce vilain défaut humain de se comparer aux autres. Pour quiconque a envie de créer quelque chose et fait l’expérience des réseaux sociaux, c’est un passage obligé.
J’ai aimé le casting, le rythme et l’histoire. Je trouve par ailleurs le choix du titre audacieux, car pas le plus évident pour identifier le sujet. On en comprend la raison tardivement, et cela fait sens. Le choix n’en demeure pas moins surprenant. La série m’a fortement rappelé INVENTING ANNA : l’ambition du personnage phare, sa force de persuasion, sa ruse et son côté obsessionnel. À voir si vous avez aimé la série et souhaitez explorer un programme similaire également basé sur une histoire vraie.
En conclusion, je recommande cette série et vous invite à vous pencher plus en détail sur la vraie histoire qui est tout de même fascinante et soulève beaucoup de questions sur les intentions de chacun, l’hypocrisie générale, la fragilité et les parcours individuels qui façonnent ceux que nous sommes et devenons, les limites du marché du bien-être, notre regard sur la santé et notre capacité à dissocier les réseaux sociaux de la réalité. Au final, tout le monde veut juste une bonne histoire. Tous unis dans cette grande mascarade. Je ne vais pas non plus m’étendre sur ce qu’est devenue la vraie Belle, car ma revue s’arrête là où s’arrête l’histoire dans la série. Néanmoins, je vais clôturer par le même conseil que Kaitlyn Dever à la toute fin. « You know what ? You can Google it ».