chroniques2012
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4.5 - Excellent
Pour son premier long métrage Michael Roskam frappe fort.
Tout d’abord le scénario de Bullhead surprend.
Dans la campagne belge, des fermiers se livrent au trafic d’hormones bovines. Le film visite ici le style polar tout en prenant soin d’en changer les règles. Roskam s’intéresse aux derniers fermiers qui subsistent grâce au trafic que leurs pères entretenaient déjà avant eux. Des hommes sans culture aucune, parlant un jargon entre le flamand et le français. Isolés dans leur terre, ils semblent vivre hors du XXI siècle sauf qu’avec leur trafic ils y sont plongés. Le sujet mène au polar haletant, le spectateur se laisse prendre par le suspense.
C’est dans ce cercle de trafiquants que deux anciens amis, Jacky (Matthias Schoaenaerts) et Diederick (Jeroen Perceval), vont se retrouver. A travers leur histoire d’amitié brisée nous apprenons le lourd secret de Jacky. Jacky qui devient alors l’un des plus beaux personnages de l’histoire du cinéma.
Jacky, alias le formidable Matthias Schoaenaerts, n’est qu’un tas de chair.
Un tas de chair qui a été mutilé, atrophié. Jacky a perdu un membre, le membre…En grandissant dans cette impuissance Jacky se renferme, s’endurcit, se muscle et se bourre de vitamines, d’hormones.
Jacky devient un bœuf.
Le film trouve ici sa seconde force, son acteur.
Matthias Schoenaerts n’en n’ai pas à son premier film pourtant il n’a jamais percé. Grâce à Bullhead il remporte deux prix d’interprétations. Son personnage Jacky entretient la ferme familiale, fournit le circuit d’hormones bovines et entretient, à en devenir fou, son corps surhumain. Le rôle de Jacky colle à la peau de Schoenaerts, à ses muscles. Ce qui passionne chez cet acteur c’est sa capacité à émouvoir avec un corps de body-building. Chez Roskam, mais aussi chez Audiard, le personnage dur et animal referme en lui une amertume et une tristesse infinie. En voyant le corps de Schoanaerts se débattre le spectateur est saisi par sa violence et à la fois par sa magnificence. Avec ce anti-héros Bullhead tourne entre le polar, le film social et le drame intimiste. Grâce à une mise en scène superbe la combine n’écœure pas.
C’est bien évidement la mise en scène qui fait la dernière, mais pas la moindre, force du film.
Roskam filme le suspense sans se laisser surmonter par les actions. Si quelques personnages sont caricaturaux, les autres sont abordés sans tabous et s’éloignent des héros de thriller. Le réalisateur choisit de montrer différents point de vue à son spectateur tout en restant concentré sur le monde rural belge.
Roskam filme la ruralité avec véracité. Il est sans complaisance, pas de fantasme campagnard ici. Les ruraux sont brusques, pauvres et isolés, ils sont l’ancien monde. La caméra n’a pas de pitié mais ne les juge pas pour autant. La famille simpliste de Jacky a été bouleversée par son drame, Roskam montre aussi comment le trauma affecte tout un entourage. Jacky n’a guère de choix que de rester avec ses parents qui l’aiment et veulent le protéger de l’extérieur où il a été rayé de la norme. Lorsque à la fin Jacky est contraint de s’enfuir et de s’éloigner de tout ce qui le ramène à son passé, c’est un échec. Jacky a été abîmé et il n’a trouvé aucun baume pour guérir.
Roskam filme le traumatisme avec épuration, il suit son anti-héros, il focalise sa caméra, il emmène le spectateur. Il fait vivre son récit en choisissant des images réalistes mais il le rend poétique en faisant de lieux et de leurs lumières des tableaux picturaux. En avançant dans le film sa caméra va confronter Schoanerts aux autres.
Jacky est happé par la foule d’une boîte de nuit, puis isolé face à la femme dont il est amoureux depuis l’enfance, ensuite confondu au troupeau de bœufs et enfin dans l’ultime scène de l’ascenseur, il est devenu l’animal qui se heurte aux corps humains.
Roskam filme ce pays aux doubles identités à travers Jacky, anti-héros qui peut réunir tous les oxymores imaginables. Je choisirais celui-ci : « bête humaine ».
Ajoutée le 22 mai 2012 à 18h16
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