Un homme encore vivant qui se décompose à ciel ouvert. Poupart n'est pas un criminel : c'est un homme que la misère, l'humiliation et ses propres mensonges poussent au meurtre presque sans le vouloir, palier après palier. Autour de lui, Corneau filme une banlieue sinistrée, un désert où la solitude n'est pas un sentiment mais la matière même du monde. Le parti pris est radical : ne jamais laisser entrer la beauté, juste le gris, la lumière blafarde et la pluie sans fin. On en sort lessivé.
Pour respirer dans cet enfer, Poupart se raconte des histoires en boucle, se prend pour un héros de cinéma, se parle, se commente. Mentir est sa seule façon de tenir debout. Le film ne nous laisse jamais en paix avec ça ; il pose tout bas la question qui dérange : jusqu'où la misère excuse-t-elle un homme ? Le récit n'avance pas par rebondissements mais par enfoncement, sous un parfum de fatalité grecque. Et il y a cette langue inouïe (l'argot inventé, les néologismes) que signe Georges Perec et qui donne au film une musique à part. Là où d'autres auraient stylisé le polar à la Melville, Corneau et Perec y injectent un réalisme social brut.
Le tournage lui-même est à l'image du film : fait à l'arrache en six semaines, presque sans budget ni éclairage. Le dénuement des moyens épouse le dénuement du monde. Mais le vrai brasier, c'est Patrick Dewaere. Il dévore chaque plan par sa seule présence, il crie, pleure, tremble, danse, ment, souffre, et on ne sait plus si on regarde un acteur ou un homme qui se confesse. La preuve est dans sa chair : quand Poupart se fracasse le crâne contre le capot d'une voiture, le coup est bien réel. L'emblème parfait d'un homme qui s'est donné jusqu'à la douleur. Alain Corneau s'efface totalement derrière lui, jusqu'à confier que le film lui a échappé.
Tout n'est pas confortable pour autant : la relation avec Mona, à peine seize ans, et la violence faite à sa femme m'ont profondément dérangé. L'émotion bascule sans cesse entre tendresse, ridicule et brutalité, traversée d'un humour d'un noir abyssal qui, loin d'alléger, enfonce le clou. J'ai détesté autant que j'ai adoré. Reste une douleur que le suicide de Dewaere en 1982 a déposée sur chaque image. Moins un film qu'un aveu à vif, dont on ne sort pas tout à fait intact.