"Il n'y a qu'un artiste par décennie, capable de retranscrire ce que pouvait être l'expérience d'un film, pour toute une génération. Je pense que pour ma génération, et celle juste avant la mienne, Drew Struzan incarnait les films".
C'était les termes pleins d'admiration de Guillermo del Toro, évoquant le travail d'un immense artiste dans son domaine, sans doute le plus célèbre créateur d'affiches de films, dans le formidable documentaire sorti en 2010, Drew: The Man Behind the Poster.
En mars 2025, son épouse avait alerté, dans un déchirant message posté sur Facebook, sur la dégradation brutale de la santé de Drew Struzan, touché par la maladie d'Alzheimer. "L'amour que vous envoyez est reçu avec gratitude et souvent des larmes de joie. Ceux d'entre vous qui ont été touchés par son travail sont son héritage. S'il vous plaît, continuez à partager vos pensées et vos expériences. Cela le fait sourire pendant ces jours difficiles. Continuez à vous souvenir pour lui" écrivait-elle.
La maladie aura finalement eu raison de lui, emportant ce créateur de génie à l'âge de 78 ans.
Son nom ne vous dit peut-être rien, mais vous connaissez forcément le travail de Drew Struzan. Cet artiste légendaire a créé les affiches iconiques de la trilogie originale de Star Wars, des préquelles, Indiana Jones, E.T., la saga des Retour vers le futur, Les Goonies, Blade Runner, The Thing, les Harry Potter, Les Évadés, et de nombreux autres films remontant aux années 70.
Au total, il a réalisé plus de 150 affiches de films. Un pan incroyable du cinéma américain, faisant de lui une icône absolue de la Pop culture. Et la matrice d'inspiration pour toute une génération d'illustrateurs.
"J'étais pauvre et affamé"
Né le 8 mars 1947 à Portland dans l'Oregon, Drew Struzan grandit dans un environnement familial très défavorisé. "J'étais pauvre et affamé, et l'illustration était le chemin le plus court vers une tranche de pain, comparé à une exposition en galerie. Je n'avais rien étant enfant. Je dessinais sur du papier toilette avec des crayons – c'était le seul papier disponible. C'est probablement pour ça que j'aime autant dessiner aujourd'hui, parce que c'était tout ce que j'avais à l'époque" racontait-il dans un entretien en 1999. Pour s'en sortir, il vend ça et là ses dessins contre de modestes rétributions.
Il parvient à faire ses études au prestigieux Art Center College of Design à Pasadena, qu'il intègre en 1965. Après avoir obtenu son diplôme universitaire, il reste à Los Angeles, et un passage dans une agence pour l'emploi lui permet de trouver un poste d'artiste salarié chez Pacific Eye & Ear, un studio de design. Là, il commence à concevoir des pochettes d'albums de disques. Un travail qui ne paye finalement pas beaucoup : son salaire va de 150 à 250 $ par création de pochette d'album.
Les premières affiches de films
Avec l'aide d'un ami, Drew Struzan monte une petite structure, Pencil Pushers. Et se met a créer, à partir de 1975, quelques affiches de films de série B, comme L'empire des fourmis. Sa rencontre avec un fameux artiste peintre aérographe, Charles White III, qui a des connexions à Hollywood, est déterminante.
En 1977, ce dernier est engagé par David Weitzner, vice-président de la publicité chez 20th Century Fox, pour créer une affiche pour la ressortie de Star Wars en 1978. White, mal à l'aise avec le portrait, demande l'aide de Struzan pour ce projet. C'est donc lui qui peint les personnages humains à la peinture à l'huile, tandis que White se concentre sur les vaisseaux, Dark Vador, C-3PO et les autres détails de l'affiche.
"Les affiches n'étaient pas vraiment collectionnées à grande échelle avant cette époque", racontait Struzan dans un entretien en 2004. "Mais l'œuvre d'art sur les affiches s'est améliorée de plus en plus, et les affiches sont devenues une force avec laquelle il fallait compter – à collectionner, à se souvenir, à honorer et à respecter".
Torino Pictures
"Je peins le cœur du sujet"
Avec l'engouement planétaire autour de Star Wars, sa carrière est désormais mise sur orbite. Mais comment trouve-t-il l'inspiration pour la composition de ses affiches ? Drew Struzan s'en expliquait dans un entretien accordé au Huffpost, en 2017.
"Ils écrivent l'histoire et ils font le film, puis je parle aux scénaristes, aux producteurs, et surtout aux réalisateurs, et je leur demande : "Qu'est-ce qui vous motive à passer quelques années de votre vie à faire ce film ? Qu'est-ce qu'il vous dit ?" Et ils me disent pourquoi ils l'ont fait et, dans leur expression, je sais immédiatement quoi peindre. Je peins le cœur qui a créé cette chose. C'est ce que je fais, je peins le cœur du sujet".
Ajoutant un peu plus loin : "J'ai fait des affiches de films pour toutes sortes de personnes et de studios. Nous nous sommes assis autour d'une table et avons parlé pendant des heures, et je repars toujours avec exactement ce que je veux faire, et c'est toujours la première idée qui est la meilleure. Parce que la première idée est la réponse la plus pure à ce qu'ils veulent. Cela n'a jamais été difficile pour moi. Ce qui est difficile, c'est quand ils n'aiment pas. [...].
La première idée est la plus facile à réaliser parce qu'on y croit. Mais ce n'est pas toujours ce qu'ils finissent par choisir, car ils ont souvent leurs propres idées. Et c'est celle-là que je dois peindre, car je suis un professionnel. Et je ferai le meilleur travail possible, et je ne quitterai pas le studio tant que je ne penserai pas que l'affiche représente bien ce qu'ils veulent".
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"Les années 80 ont été l'époque où l'art de l'affiche était le plus fort"
Les années 80 sont un véritable âge d'or pour l'artiste; George Lucas et Steven Spielberg ne jurent désormais que par lui. Lucas va même jusqu'à lui demander de créer le logo d'Industrial Light & Magic, la légendaire société spécialisée dans la création des SFX. Lorsque E.T. sort en salle en 1982, Spielberg n'autorise pas l'utilisation de photos de l'extraterrestre pour la promotion du film, souhaitant au contraire que sa créature soit représentée par le personnage dessiné par Drew Struzan.
Une période qui résume à elle seule ce que l'on considère aujourd'hui comme le panthéon de la Pop Culture, entre les saga Star Wars, les Indiana Jones, Retour vers le futur, pour ne citer que les exemples les plus emblématiques. Drew Struzan ne dit pas autre chose, alors qu'il regrette l'invasion massive des ordinateurs dans les années 90, là où l'approche était jusqu'alors encore artisanale et manuelle.
"Je pense que les années 80 ont été l'époque où l'art de l'affiche était le plus fort", déclare Struzan en 2004. "Cela a commencé à diminuer dans les années 90 lorsque les ordinateurs sont entrés en scène ; cela a enlevé beaucoup de travail. Les gens se sont enthousiasmés pour ce nouveau support informatique pendant les 10 dernières années, au point qu'il n'y avait presque plus d'illustrations du tout. Au fur et à mesure qu'ils apprenaient à utiliser les ordinateurs, la qualité du travail a en quelque sorte décliné".
Capture d'écran YouTube
Une créativité toujours intense dans les années 1990-2000
Si son travail est affecté par l'arrivée des ordinateurs, Drew Struzan n'en continue pas moins à beaucoup travailler dans les années 1990-2000, tant pour le cinéma (affiches de Hook, Hellboy, Harry Potter à l'école des sorciers, Le labyrinthe de Pan...) que la création de timbres pour US Postal, couvertures de comics... Il expose aussi régulièrement son travail aux quatre coins du globe.
Pour la sortie de Star Wars : Épisode I – La Menace fantôme, George Lucas impose par contrat que l'affiche de Struzan soit la seule œuvre d'art que les distributeurs étrangers puissent utiliser, et qu'à part le texte, elle ne peut être modifiée en aucune façon. C'est dire la confiance et l'estime qu'il lui porte.
Après avoir créé l'affiche d'Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal, Drew Struzan annonce en septembre 2008 prendre sa retraite. Qui ne sera au bout du compte jamais totale. En 2015, il accepte par exemple de créer celle de Star Wars - Le Réveil de la Force.
En 2020, Drew Struzan fera une entrée, bien tardive au demeurant eut égard à son exceptionnel travail, dans le Hall of Fame de la Society of Illustrators. L'occasion de voir tourner une vidéo de présentation et d'hommages sous l'égide de Frank Darabont, qui l'avait sollicité pour créer les affiches des Evadés et La ligne verte. Mais aussi d'y voir l'émouvant témoignage de Michael J. Fox, dont l'affiche de Retour vers le futur fit aussi beaucoup pour sa notoriété.
Dans un hommage saluant son immense carrière et qui lui a été rendu en 2018, Drew Struzan a eu ces mots profondément émouvants, en recevant des mains de Kyle Lambert, l'artiste de l'affiche de Stranger Things, une création spécialement faite pour lui, regroupant les oeuvres de sa vie.
"Je pense à mon enfance et à la façon dont je n'ai jamais eu de fête d'anniversaire, jamais eu un bon repas, partout où j'allais, je travaillais comme un fou. Rien ne m'a jamais été donné auparavant, sauf par ces gens adorables", faisant référence aux réalisateurs qui l'ont engagé au fil des ans, tels que Steven Spielberg, George Lucas, Frank Darabont ou Guillermo Del Toro.
So long l'artiste..