“Une expérience cinématographique extraordinaire” : sorti il y a 76 ans, ce chef-d’oeuvre absolu a été sacré meilleur film anglais du siècle en 2024
Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.

Extraordinaire film sorti il y a 76 ans, irrigué par un air musical qui a fait le tour du monde, porté par un fabuleux duo d'acteurs dont un génial Orson Welles, "Le Troisième homme" est l'un des joyaux absolus et indépassables du cinéma britannique.

Incarnant de façon exemplaire une certaine qualité du cinéma anglais des années d'après guerre, au point que la British Film Academy lui décernera pendant trois années consécutives le titre de meilleur réalisateur pour Huit heures de sursis (1947), Première désillusion (1948) et Le Troisième homme (1949), Carol Reed fut un fabuleux cinéaste, cultivant soigneusement tout au long de sa carrière le goût des intrigues habilement construites, ainsi qu'une certaine prédilection pour les atmosphères dramatiques.

"Un film sur la beauté éphémère du monde" : pour Scorsese, c'est l'un des plus beaux films jamais réalisés

Cet excellent technicien, fin directeur d'acteurs, signe effectivement avec Le Troisième homme ce que l'on considère à juste titre comme son chef-d’œuvre, et son film le plus connu, aux côtés de l'un des plus grands romanciers du XXe siècle, qui eut une influence considérable sur le cinéma et le théâtre, qui en signe le scénario : Graham Greene.

L'histoire ? Elle se déroule dans la Vienne dévastée de l’après-guerre, encore contrôlée par les forces Alliés, avec ses ruines, ses quartiers sinistrés encore en reconstruction, ses ruelles louches où règne à la faveur de l'obscurité le marché noir et les trafics de toute sorte.

Holly Martins (admirable Joseph Cotten), un médiocre écrivain américain, arrive dans la ville pour retrouver son vieil ami, Harry Lime (Orson Welles). Mais à son arrivée, Calloway, chef de la police, lui apprend que Lime est mort dans un accident de voiture et qu'il n'était peut-être pas celui qu'il prétendait être. Martins tente alors de retrouver la vérité et mène sa propre enquête...

"A cette époque, on n'allait pas tourner en décors naturels"

Rarement un film s'est autant fait l'écho de cette période trouble de l'immédiate après guerre. Le tournage du film a coïncidé avec le blocus de Berlin, mis en oeuvre par l'Union Soviétique pendant un an, qui se révéla être une des toutes premières crises majeures de la Guerre Froide.

Si plusieurs scènes seront tournées aux studios de Shepperton, nombre d'entre elles furent réalisées in situ, en décor naturel. "J'ai été confronté à pas mal d'opposition en me rendant à Vienne pour tourner Le Troisième homme. A cette époque, on n'allait pas tourner en décors naturels avec les acteurs" dira le cinéaste, dans un entretien paru en 1972.

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Pour l'Autriche, un tel tournage sur place fut une véritable aubaine. "Le pays avait hâte de se débarrasser de son héritage nazi après la fusion entre les secteurs cinématographiques autrichiens et allemands en 1938. L'Autriche devait affirmer son indépendance politique et artistique. Alexander Korda, d'origine hongroise, est celui qui a mis en oeuvre la production et le financement du film" écrit John Walsh, auteur d'un livre consacré au film et publié chez Titan Books en 2024. "Son réseau dans la région était encore assez puissant et il savait qu'il était à même de nouer des accords dans la Vienne de l'après-guerre davantage qu'une personne totalement extérieure".

"je ne peux pas tourner dans un égout, je vis en Californie !"

Irrigué par un air musical qui a fait le tour du monde, que l’on doit à Anton Karas et son célèbre instrument de musique, la cithare, le film vaut bien entendu aussi par la géniale contribution d'Orson Welles sous les traits d'Harry Lime, mais aussi en tant que co-scénariste.

Fidèle à sa réputation d'être ingérable, Welles donna du fil à retordre à Carol Reed, en particulier durant le tournage de la mythique scène de course-poursuite dans les égouts de la ville. "Il [Welles] descend dans les égouts et me dit : "Carol, je ne peux pas jouer ce rôle ! Je ne peux pas. je ne peux pas tourner dans un égout. Je vis en Californie ! j'ai mal à la gorge ! J'ai terriblement froid !" Welles se contentera finalement de faire quelques plans dans ces fameux égouts; le reste sera reconstitué en studio...

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"C'était une expérience cinématographique extraordinaire"

C'est peu dire que Le Troisième homme a durablement imprimé la rétine et le coeur des cinéphiles et de nombreux cinéastes. Parmi eux, bien entendu, Martin Scorsese, qui découvrit l'oeuvre de Reed à la télévision à la fin des années 50.

"La première fois que j'ai vu le film, c'était à New York, à la télévision, à la fin des années 50. Je commençais à m'intéresser au cinéma, au pouvoir de l'image, aux effets de surprise qu'il peut ménager, et à sa faculté de divertissement, mais la force de sa mise en scène a été une révélation à mes yeux. Du coup, j'ai eu envie de revoir le film, encore et encore. Pour l'histoire ? Non, car je connaissais l'histoire et ses rebondissements. Alors pourquoi ? Qu'est-ce qui m'a donné envie de le revoir ? Les personnages, l'histoire d'amour tragique et les thèmes du film" dira Scorsese.

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Scorsese a particulièrement été marqué par l'atmosphère très sombre du film, puissamment soulignée par la mise en scène inspirée de Reed. "On ne peut pas évoquer Le Troisième homme sans saluer l'apport essentiel du chef opérateur Robert Krasker. Je pense aux scènes nocturnes, aux rues humides et aux bâtiments en ruines. Les plans inclinés traduisent admirablement la vision d'un monde en déliquescence.

Pour moi, le choix des prises de vue traduit cette atmosphère. La caméra n'est jamais stable, et on est constamment sur le qui-vive. C'est un dispositif qui évoque parfaitement ce qu'il reste de Vienne. Les habitants vivent dans de magnifiques immeubles, mais dans le même temps, la caméra montre, en plan panoramique, qu'ils sont détruits. On n'a jamais le sentiment que la caméra est rivée au sol. Il y a une anecdote qui raconte que le grand cinéaste William Wyler a vu le film et, pour lui faire une blague, a envoyé un niveau à bulle à Carol Reed pour qu'il puisse stabiliser sa caméra !"

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Triomphe absolu dès son avant-première à Londres en septembre 1949, Le Troisième homme sera couvert de prix à travers le monde, dont le Grand Prix au festival de Cannes, l'ancêtre de la Palme d'or, et un Oscar. En 2024, il a même été sacré meilleur film anglais du siècle. Si vous n'avez jamais vu cette merveille, qui a célébré en grande pompe l'année dernière son 75e anniversaire en bénéficiant notamment d'une somptueuse édition 4k édité chez StudioCanal, vous savez ce qui vous reste à faire.

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