Le drame profond de Sam Peckinpah, c'est qu'il est né trop tard. Descendant de pionniers fameux, Peckinpah est né au moment où ses ancêtres entraient dans la légende californienne : faute de pouvoir vivre leur épopée, il dut se contenter d'en recueillir les échos.
Et c'est trop tard encore, dix ans trop tard, qu'il vint au cinéma, entamant une carrière tumultueuse, émaillée de batailles perdues car vouées à un perpétuel porte-à-faux" écrivait l'historien du cinéma Michael Henry Wilson dans le superbe livre "A la porte du Paradis : 100 ans de cinéma américain", publié chez Armand Colin en 2014.
Cette réflexion s'applique naturellement à son chef-d'oeuvre qu'est La Horde sauvage, western crépusculaire considéré comme la réponse définitive d'Hollywood à la vague de westerns spaghetti.
Warner Bros.
C'est un Ouest agonisant gangrené par la modernité (on est en 1913, on est témoin des premières automobiles...) que dépeint le cinéaste, au sein duquel le chef de cette bande, Pike Bishop (admirable William Holden) semble vouloir prendre congé d'un monde qu'il ne comprend plus. Tout comme Peckinpah.
Fasciné par les rudes valeurs de la Frontière et le code moral fruste de ses pionniers et ses hors-la-loi, Peckinpah s'attache à dépeindre le crépuscule d'un âge héroïque, l'errance pathétique et convulsive de ses derniers survivants, dans un univers qui n'est plus à leur mesure.
Ses personnages, guidés par un sens de l'honneur et une fidélité à eux-même, se refusent ainsi à toute compromission, fut-ce même au prix de leur survie. Pour Peckinpah, c'est la tristesse de voir disparaître à jamais cette promesse de liberté qui est l'essence même de l'Amérique.
Give'em Hell, Pike !
Dans cette tragique méditation sur les héros d'un Ouest agonisant, les personnages se lancent au bout du compte dans un acte suicidaire, qui donne à l'écran l'une des plus mémorables séquences jamais vues.
Un maelström de violence déchaînée, véritable carnage, où la bande de Bishop veut emporter avec elle le plus d'hommes possible du cruel et dégénéré général mexicain Mapache, qui retient prisonnier leur ami et membre de la bande, Angel, et sera égorgé sous leurs yeux. Ivre de vengeance et de douleur, la bande se déchaîne en massacrant la garnison...
Cette séquence de cinq minutes, connue sous le nom de Battle of Bloody Porch, est même un chef-d'oeuvre dans un chef-d'oeuvre. La revoici...
"Pourquoi la violence a-t-elle un tel point d'ivresse chez les gens ?"
Les ralentis, les effusions et gerbes de sang, le travail sur le design sonore... Cette séquence est un sommet absolu du montage, enseigné même dans les écoles. Un travail que l'on doit bien entendu à Sam Peckinpah et sa science du montage, très solidement épaulé par le talent de Lou Lombardo et son assistant Robert L. Wolfe. Pas moins de 300 plans se succèdent, mêlant des séquences filmées par plusieurs caméras à des fréquences d'images différentes. La lenteur juxtaposée à la rapidité.
Cette scène d'ouverture de film est un chef-d'oeuvre absolu, et reste 47 ans après une des meilleures jamais réaliséesIl a fallu 12 jours pour filmer cette séquence, en utilisant environ 10.000 pétards remplis de faux sang et de viande crue pour créer l'effet dévastateur d'un plomb chaud déchirant la chair humaine (via cinephiliabeyond). Et dire qu'au départ, Peckinpah était profondément angoissé parce qu'il ne savait pas comment il allait réaliser cette scène qui entrera dans la légende...
Warner Bros.
Peckinpah a toujours dit que la violence de ses oeuvres, et en particulier celle de La Horde sauvage, était précisément faite pour en dégoûter les spectateurs; à rebours de sa glorification. Dans une interview en décembre 1976, le maître dira pourtant avoir des regrets, estimant être sans doute allé trop loin dans ses intentions.
"J'ai réalisé La Horde sauvage parce que je croyais encore à la théorie grecque de la catharsis. Je pensais qu'en voyant ce film, nous serions purgés de la pitié et de la peur et que nous nous débarrasserions de tout cela. J'avais tort. [...]". Et de s'interroger : "Pourquoi la violence a-t-elle un tel point d'ivresse chez les gens ?"
Qu'il se rassure. 56 ans après, on n'a pas fini de méditer sur la sanglante et tragique destinée de ses héros, au terme d'une séquence entrée dans l'Histoire du cinéma.