S'il diffère naturellement par sa forme des oeuvres fictionnelles, le champ émotionnel ouvert par le documentaire peut être d'une puissance absolument dévastatrice. Parce qu'il aborde des sujets touchant parfois à l'intime, des questions qui nous heurtent et nous interrogent, sur notre rapport au vivant, au monde et aux autres. Dans cette logique, Grey Gardens s'impose comme une découverte majuscule.
Peu probable que vous ayez déjà entendu parler des frères Albert et David Maysles. Réalisateurs, producteurs, monteurs et scénaristes américains, ils sont connus pour leur travail sur ce que l'on a appelé le cinéma direct ou cinéma vérité; une typologie du cinéma documentaire qui a vu le jour en Amérique du Nord, au Québec et aux États-Unis, entre 1958 et 1962. Il se caractérise par un désir de capter directement le réel et d’en transmettre la vérité.
Cette approche particulière a donné plusieurs chefs-d'oeuvre absolus du genre, comme le documentaire Harlan County, USA de Barbara Kopple, classé en 2019 par Sight & Sound parmi les 50 plus grands documentaires de tous les temps.
Les frères Maysles réaliseront ainsi en 1969 un sensationnel documentaire, Salesman; aventures tragi-comiques de quatre représentants en bibles suivis pendant deux mois dans leur porte-à-porte, de Webster, dans le Massachusetts, a Opa-Locka, en Floride. Un an plus tard, ils signaient un des plus fameux documentaires jamais réalisés, Gimme Shelter, sur les coulisses d'un concert des Rolling Stones qui sera endeuillé par le meurtre d'un fan par un membre du service de sécurité assuré par des Hell's Angels.
Un extraordinaire portrait d'une mère et sa fille
En 1976, les frères Maysles, secondés par les réalisatrices Muffie Meyer et Ellen Hovde, signent leur oeuvre la plus fameuse; un extraordinaire portrait de deux femmes terriblement attachantes : Grey Gardens. L’histoire incroyable et pourtant parfaitement véridique d'Edith Bouvier Beale et de sa fille aînée Edith, surnommée Little Edie, tante et cousine de Jacqueline Kennedy Onassis. Mère et fille ont vécu des années isolées du monde, dans une vaste propriété en ruine d’East Hampton (État de New-York) baptisée Grey Gardens.
Elle vivent dans le dénuement le plus complet, mais aussi dans la plus totale liberté au milieu des chats, des ratons laveurs et des immondices qui encombrent les 28 pièces de l'imposante demeure, résidence secondaire achetée par Edith Bouvier et son mari Phelan Beale au temps de leur splendeur. Fréquentant jadis les (très) grands de ce monde, elles n'ont désormais que pour seul horizon une routine quotidienne dans un lieu où le temps semble s'être arrêté, veillant l'une sur l'autre.
En voici la bande-annonce...
"Il était très difficile de bâtir une histoire et une structure"
"Une des grandes difficultés dans ce documentaire, c'est qu'il ne se passait pas grand chose. Jour après jour, Edith et sa mère se disputaient toujours à propos des mêmes choses, avaient les mêmes interactions... Il était très difficile de bâtir une histoire et une structure. Il est quand même apparu très tôt qu'il s'agirait d'un documentaire sur la relation entre une mère et sa fille" raconte Ellen Hovde dans le commentaire audio du film, enregistré pour le compte de l'éditeur Criterion.
Déshéritée par son père et séparée de son mari, Edith Bouvier a dû s’installer définitivement à Grey Gardens où elle a été rapidement rejointe par sa fille, qui n’a pas réussi à percer à Broadway, ni à trouver l’époux idéal. Pourtant, ce n'était pas les prétendants qui manquaient, comme le richissime héritier Paul Getty, qui sera reconduit, comme tant d'autres...
Pas du tout intimidées par la caméra, bien au contraire, les deux femmes bavardent et se chamaillent, prenant pour témoins de leurs excentricités David et Albert Maysles, qui au fil des semaines de tournage se fondent dans cet univers incroyable et fantasque. Une même insouciance et un désintérêt pour les conventions les animent.
Janus Films
Si sa mère quitte rarement sa chambre, c'est Little Edie qui occupe le plus souvent l'espace. Espiègle et malicieuse, amoureuse de la danse, affichant des créations vestimentaires qui feront même d'elle une authentique icône de la mode dans les années 70, elle parsème le film de réflexions et considérations personnelles sur sa vie, égrenant parfois de vieux souvenirs pourtant précis comme au premier jour. Et c'est, in fine, absolument bouleversant.
Car derrière les chamailleries d'une mère et sa fille, un amour inconditionnel crève l’écran, ravivé par une admiration mutuelle aussi touchante que troublante. Si, plusieurs fois, Little Edie annonce qu’elle va quitter le domicile pour enfin aller vivre sa vie ailleurs, elle ne le fera jamais, préférant rester au côté de sa mère. Jusqu'au bout.
Criterion
Trente ans après Grey Gardens, Albert Maysles utilisera des rushes pour monter un second portrait d’Edith Beale et sa fille, avec The Beales Of Grey Gardens. Un film qui restera comme l’hommage définitif à deux femmes d’exception. Little Edie mourra en 2002, vingt-cinq ans après sa mère.
Si cette oeuvre culte (l'histoire sera même adaptée en comédie musicale à Broadway !) a été éditée en DVD il y a des années par Arte vidéo dans un bundle avec Salesman, elle est depuis devenue introuvable. A moins, bien entendu, de se tourner vers l'import. Si un éditeur pouvait par bonheur se pencher sur la question...