Apocalypto de Mel Gibson doit tout à cet extraordinaire film sorti il y a 60 ans, hélas devenu invisible depuis des décennies chez nous
Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.

Le thème de la chasse à l'homme n'est pas une nouveauté au cinéma. Parmi les nombreux films creusant cette thématique figure un extraordinaire film hélas devenu invisible chez nous : "La Proie nue", modèle d'inspiration de Gibson pour son Apocalypto.

Dans les oeuvres de fictions, le principe cruel de la chasse à l'homme n'est pas, loin s'en faut, un thème nouveau. Pionnier en la matière puisque réalisé en 1932 par le tandem Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel, le film culte La Chasse du comte Zaroff mettait déjà en scène un homme aussi raffiné que sadique, épris d'une mortelle passion pour la chasse. Las de la chasse conventionnelle, ce dernier est à la recherche de nouveaux frissons, jusqu'à transformer les naufragés recueillis sur son île perdue en gibier.

De Predator au Prix du danger en passant par La Dixième victime ou le chef-d'oeuvre Sans Retour, pour ne citer que cette toute petite poignée d'exemples, cette thématique a toujours constitué un terreau très fertile pour les cinéastes. Ce n'est pas Mel Gibson qui dira le contraire, en signant en 2006 un sensationnel film, Apocalypto, qui mettait en scène un chasseur maya pourchassé à travers la jungle par des ravisseurs pratiquant des sacrifices humains à grande échelle.

Un safari qui tourne au cauchemar

Dans ses sources d'inspirations pour ce film, Gibson a plus que jamais été nourri par un pur chef-d'oeuvre sorti en 1966. Une oeuvre très rare, en tout cas chez nous, devenue invisible depuis des décennies, et qui n'a jamais eu les honneurs d'une édition en DVD et encore moins en Blu-ray : La Proie nue, de Cornel Wilde.

D'origine hongroise, il fut l'acteur typique des studios hollywoodiens des années quarante - cinquante, très apprécié par eux d'ailleurs. Il joua dans plusieurs films importants, parmi lesquels Péché mortel en 1945; Jenny, femme marquée de Douglas Sirk; ou le classique Sous le plus grand chapiteau du monde, en 1952.

Mais Cornel Wilde fut aussi un des -encore rares- exemples d'acteurs devenus producteurs et réalisateurs, coiffant toutes les casquettes à la fois. En 1950, il devient le deuxième acteur après Burt Lancaster à créer sa propre société de production. Ce polyglotte (il parlait couramment six langues) décida de réaliser des films centrés sur des figures d'anti-héros, éloignés des canons manichéens hollywoodiens.

Dans toutes les productions de sa société, sauf une, il partageait l'affiche avec sa femme, l'actrice Jean Wallace. Le seul film qu'ils n'ont pas tourné ensemble est justement celui dont on parle, La Proie nue.

Theodora Productions

Initialement, le film devait raconter l'histoire authentique de John Colter, un trappeur participant à la célèbre expédition Lewis et Clarke qui, en 1809, a survécu à une altercation avec les Indiens Blackfoot dans le Wyoming en les distançant dans la nature sauvage après avoir été déshabillé.

Lorsque Cornel Wilde appris que des fonds de financement pour son film étaient disponibles en Afrique du Sud, il chargea les scénaristes Clint Johnston et Don Peters de réécrire l'histoire, pour la situer en pays Zoulou, au XIXe siècle. Les deux coucheront un script... d'à peine neuf pages.

L'histoire est désormais celle d'un guide de safari (incarné par Wilde), envisageant de prendre sa retraite après une dernière expédition dans laquelle il mène un groupe de chasseurs avides de trophées, notamment d'éléphants. Mais l'affaire tourne au cauchemar, lorsque le chef des chasseurs (Gert van den Bergh) refuse de s'acquitter d'un symbolique droit de passage sur des terres revendiquées par une tribu locale.

Le campement de l'expédition est attaqué, et ses membres capturés. Tour à tour, ils sont tous torturés et exécutés. Le dernier survivant, Cornel Wilde donc, se lance alors nu et désarmé, à travers des paysages aussi grandioses qu'arides, peuplés d'une faune impitoyable. Et poursuivi par les guerriers de la tribu dans une véritable chasse à l'homme. Car, contrairement à ses compagnons d'infortune, la tribu lui donne une chance de s'en sortir, en prouvant qu'il est l'égal de ses guerriers. Dès lors, il devient désormais la proie qu'il traquait jadis...

Theodora Productions

Tourné au Botswana, au Zimbabwe (à l'époque baptisé Rhodésie du Sud) ainsi que dans les réserves de Sibasa et Kruger Park en Afrique du Sud, comportant très peu de dialogues (le dialecte nguni de la tribu n'est même pas sous-titré), cet extraordinaire Survival, terriblement haletant, a hélas reçu un accueil mitigé à sa sortie aux Etats-Unis, en mars 1966.

Un chef-d'oeuvre devenu invisible

Depuis, le temps a heureusement fait son oeuvre, érigeant ce film au rang de classique. En 2014, le British Film Institute hissait d'ailleurs le film de Cornel Wilde dans les dix plus grands films de poursuites jamais réalisés. Il a été édité en Grande Bretagne par Eureka Entertainment dans une très belle édition Blu-ray, tout comme, outre Atlantique, par l'éditeur Criterion.

Et la France ? Mille fois hélas, cette merveille n'apparaît toujours pas sur les plannings d'un éditeur qui serait assez charitable de l'éditer. Même nue comme un ver, on serait preneur d'une simple édition de cette oeuvre devenue invisible chez nous depuis bien trop longtemps. A en juger par le nombre famélique de notes sur sa fiche (à peine 70...), c'est dire s'il reste un gros travail d'évangélisation des foules autour de La Proie nue.

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