"Ça va forcément mal se passer pour nous" : sorti il y a 20 ans, cet extraordinaire documentaire aux allures de polar est un chef-d'oeuvre du genre
Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.

Il y a 20 ans, le réalisateur Hubert Sauper nous entraînait dans une hallucinante et glaçante descente aux enfers avec son documentaire "Le Cauchemar de Darwin", qui avait la vigueur d'un sacré uppercut. Incontournable.

S'il diffère naturellement par sa forme des oeuvres fictionnelles, le champ émotionnel ouvert par le documentaire peut être d'une puissance absolument dévastatrice. Parce qu'il aborde des sujets touchant parfois à l'intime, des questions qui nous heurtent profondément et nous interrogent, sur notre rapport au monde, aux autres et au vivant. Dans cette perspective, le visionnage du Cauchemar de Darwin s'impose comme une découverte majuscule.

Une hallucinante descente aux enfers

Le sujet de ce film réalisé par Hubert Sauper ? En Tanzanie, dans les années 60, la Perche du Nil, un prédateur vorace, fut introduite dans le lac Victoria à titre d'expérience scientifique. Depuis, pratiquement toutes les populations de poissons indigènes ont été décimées.

De cette catastrophe écologique est née une industrie fructueuse, puisque la chair blanche de l'énorme poisson est exportée avec succès dans tout l'hémisphère Nord. Pêcheurs, politiciens, pilotes russes, industriels et commissaires européens y sont les acteurs d'un drame qui dépasse les frontières du pays africain...

Le moins que l'on puisse dire, c'est que le tableau dressé dans cet extraordinaire film est proprement apocalyptique. Avec la vigueur d'un uppercut, le réalisateur nous entraîne dans une hallucinante descente aux enfers, celle du libéralisme dans ce qu'il a de plus pervers, dans lequel quelques individus s’enrichissent à la fois par un échange inégal qui affame la population et par des ventes d’armes qui alimentent les conflits de la région.

Ad Vitam

Documentaire aux allures de polar d'une noirceur abyssale, couvert de prix à travers le monde (dont une citation à l'Oscar du meilleur documentaire), le Cauchemar de Darwin est à la fois sublime et atroce dans ce qu'il montre.

Car c'est le capitalisme le plus sauvage qui a gagné, dans le sens le plus darwinien du terme. Autrement dit : la marche mondiale de l'économie est régie par la loi du plus fort. Vingt ans après, le bilan ne s'est hélas pas franchement arrangé, bien au contraire...

Une très vive polémique

Au-delà de la déflagration que le documentaire provoqua, et son effet de sidération, Le Cauchemar de Darwin a fait l'objet d'un très vif débat quant à sa véracité, d'abord dans un article de Libération du 27 février 2006, puis dans une contre-enquête publiée par Le Monde quelques jours plus tard.

La charge la plus vindicative est toutefois venue de l'historien François Garçon, qui contestait le sérieux des faits présentés, notamment la véracité du trafic d'armes, dans un article par dans la revue Les Temps Modernes en 2005. Puis dans un ouvrage publié chez Flammarion en 2006, Enquête sur le cauchemar de Darwin.

Envenimée, la polémique s'était alors déplacée sur le terrain judiciaire : devant les accusations réitérées de Garçon, Hubert Sauper porta plainte en diffamation en janvier 2008. L'historien fut condamné en première instance, le 22 février, à 500 € d'amende avec sursis par le tribunal correctionnel de Paris pour diffamation envers Hubert Sauper, pour avoir affirmé que le réalisateur aurait payé des enfants pour "jouer et rejouer des scènes".

Ad Vitam

Le tribunal estimait toutefois que les autres propos de l'historien n'avait pas "dépassé les limites admissibles du droit de critique", notamment quand il qualifiait de "procédé d'une incroyable malhonnêteté" l'affirmation d'un lien entre l'abandon des enfants autour du lac et le commerce de la perche, quand il niait la réalité du commerce des armes et la destination des carcasses de poisson à l'alimentation humaine. François Garçon fit appel de la décision, mais a perdu.

Dans son verdict rendu le 11 mars 2009, la cour d'appel confirma que François Garçon ne disposait "manifestement pas d'une base factuelle suffisante pour formuler à l'encontre du réalisateur une telle accusation de manipulation des enfants et de tromperie sur la réalité des situations qu'il a filmées". (Pour le détail de l'affaire, un très intéressant article publié par Télérama revenait sur les faits).

Un combat judiciaire qui avait laissé des traces chez le cinéaste. Lorsque nous l'avions rencontré en septembre 2015 alors que sortait son nouveau (et remarquable) documentaire, Nous venons en amis, il avait mis six ans à le réaliser, dans le plus grand secret.

"Le secret a été nécessaire parce que je sortais d'une période d'acharnement après mon précédent film, des polémiques pleines de haines, orchestrées par un groupe de gens qui voulaient me nuire et me détruire. Un groupe très bien financé d'ailleurs, avec des banquiers suisses derrière, le lobby d'import / export, le genre de choses où on ne sait jamais très bien qui c'est, qui paye..." nous lâchait-il au cours de notre long entretien.

"Ca va forcément mal se passer pour nous"

Qu'il concluait d'ailleurs par ces propos pessimistes, pouvant tout aussi bien servir d'épitaphe à son terrible documentaire Le Cauchemar de Darwin :

"Les américains disent "it's gonna get worse before it gets better" : "ca va empirer avant que ca n'aille mieux". Le feu du Moyen Orient va se propager au milieu de l'Afrique. Ca va se militariser de plus en plus, pillé à fond. A un moment donné, tout va s'effriter, notamment à l'échelle mondiale, à force de tout piller, tout polluer. Car qu'est-ce qui va rester à prendre ? Rien.

A ce moment là, ca va forcément mal se passer pour nous, et il sera peut-être trop tard pour agir. D'une certaine manière, à l'échelle humaine, je pense que l'avenir de la planète se joue là, en Afrique".

Jamais sorti en Blu-ray, Le Cauchemar de Darwin a été édité en DVD il y a 20 ans, mais reste encore trouvable. Il est également disponible en VOD.

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