L'Inconnu de la Grande Arche : pourquoi le film a autant marqué Xavier Dolan ?
Maximilien Pierrette
Journaliste cinéma - Tombé dans le cinéma quand il était petit, et devenu accro aux séries, fait ses propres cascades et navigue entre époques et genres, de la SF à la comédie (musicale ou non) en passant par le fantastique et l’animation. Il décortique aussi l’actu geek et héroïque dans FanZone.

Présent au casting aux côtés de Claes Bang, Swann Arlaud ou Sidse Babett Knudsen, Xavier Dolan nous explique pourquoi l'histoire de "L'Inconnu de la Grande Arche" lui a parlé à ce point, en tant qu'artiste et personne.

Sorti le 15 octobre, Chien 51 devait marquer la grand retour de Xavier Dolan au cinéma en tant qu'acteur, lui qui était absent depuis Illusions perdues qui lui avait valu un César le 25 février 2022 même si l'on pouvait entendre sa voix dans La Bête de Bertrand Bonello l'an dernier. Mais le comédien et réalisateur a quitté le thriller de science-fiction, remplacé par Romain Duris, et il aura fallu attendre un peu plus longtemps pour le retrouver.

Pas trop non plus car il est, depuis le 5 novembre, à l'affiche de L'Inconnu de la Grande Arche. À défaut de futur avec Cédric Jimenez, c'est dans le passé qu'on le retrouve grâce à Stéphane Demoustier (La Fille au bracelet, Borgo), qui nous raconte l'histoire vraie et méconnue de l'architecte danois du célèbre monument, et les obstacles qu'il a rencontrés sur le sol français, à cause notamment de la cohabitation entre François Mitterrand et Jacques Chirac, qui a grandement rebattu les cartes à la fin des années 80.

L'Inconnu De La Grande Arche
L'Inconnu De La Grande Arche
Sortie : 5 novembre 2025 | 1h 46min
De Stéphane Demoustier
Avec Claes Bang, Sidse Babett Knudsen, Xavier Dolan
Presse
3,9
Spectateurs
3,8
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Inspiré du livre "La Grande Arche" de Laurence Cossé, le long métrage n'est pas réservé aux seuls connaisseurs et amateurs d'architecture puisqu'il se révèle bien plus universel qu'on ne pourrait le penser, dans la mesure où l'histoire de Johan Otto von Spreckelsen peut aussi être celle de bon nombre d'artistes. Et c'est notamment pour cette raison que le résultat a marqué Xavier Dolan à ce point : "Quand j'ai découvert le film, j'y ai vu un parallèle bouleversant avec ma vie d'alors", nous dit-il au sein de l'Arche lorsque nous le rencontrons. "Ce décalage entre ton rêve, ton ambition et la réalité d'une industrie ou d'un milieu."

"Il y a des choses qui ne changent jamais et je voyais un lien avec le métier d'un réalisateur"

"Je vivais une ou deux frustrations qui venaient juste de me tomber dessus, donc en découvrant le film, j'ai réalisé que c'était toujours un peu la même histoire à n'importe quelle époque, cette idée de l'artiste dont le rêve est confronté à la réalité, puis à la finance, à l'argent, à l'économie, à l'inflation... Il y a des choses qui ne changent jamais et je voyais un lien avec le métier d'un réalisateur. Honnêtement, n'importe quel créateur qui est dans une position de poser un geste créatif se retrouve dans le besoin, pour l'exécuter, de financement ou d'aides, et dès qu'il est question d'une collectivité qu'on doit organiser autour d'une même intention, il y a des points de vue contraires, des malentendus, des impossibilités et des compromis à faire."

"À quel point est-ce qu'on peut être dans la compromission ? À quel point est-ce qu'on peut faire ces compromis et ces sacrifices, sans avoir à sacrifier une vision ? Certains aspects, oui, mais pas tous les aspects. Lesquels ? Les uns plus que les autres ? C'est toute cette réflexion qui est assez saisissante et fulgurante quand tu regardes le film et qui s'applique forcément à plusieurs métiers, plusieurs formes d'art. L'identification est même très simple : il s'agit de tel ou tel cas de figure où j'ai voulu faire X choses mais, malheureusement, ça n'a pas fonctionné à cause d'Y, et ça a donné le résultat Z. Je pense qu'on peut s'approprier ce récit narrativement de plusieurs manières et depuis plusieurs horizons."

Xavier Dolan à notre micro Capture d'écran
Xavier Dolan à notre micro

"Quelqu'un qui veut transformer son garage en grande bibliothèque, par exemple, parce qu'il a beaucoup de livres qui mordent la poussière dans des cartons depuis des années, mais qui n'y arrive pas parce que le bois ça coûte plus cher depuis la pandémie, parce que tel corps de métier ou tel ébéniste ne peut pas se rendre disponible pour le projet, et qui va de défection en défection. Les frustrations qu'on entretient avec les projets qu'on avait et qui n'ont pas été menés à terme dans nos vies, ils sont illustrés en grand dans ce film, mais je pense que c'est accessible à notre imagination et à nos intimités de manière assez évidente."

Alors que son dernier long métrage en tant que réalisateur remonte à 2019 (même s'il y a eu la mini-série La Nuit où Laurier Gaudreault s'est réveillé il y a deux ans) et que le prochain, annoncé comme un film d'horreur, devrait se tourner pendant l'été 2026, Xavier Dolan veut-il nous faire comprendre qu'il a pris du recul sur son métier, en combinant ces expériences et ce que L'Inconnu de la Grande Arche a suscité chez lui ? "Oui, car on se demande comment prendre conscience de tout cela sans être amer ou anticiper la suite."

"Il y a un moment où la création ne peut pas prendre toute la place"

"Personnellement, durant ces dernières années, je me suis beaucoup recentré sur mon intimité, sur ma maison, ma famille, mes amis. À essayer, tenter de prendre soin de moi psychologiquement, physiquement. Je n'y suis pas toujours parvenu à tous les moments mais là, depuis un certain temps, oui. Et ça me suffit. Il y a un moment aussi où je pense que la création ne peut pas prendre toute la place, parce qu'à ce moment-là, l'échec de cette création, ou les obstacles, les tribulations, les adversités qui l'accompagnent, finissent par prendre toute la place de ton existence. Une place proportionnelle à celle que tu accordes à la création en soi. Donc je pense que pouvoir miser sur autre chose, sur d'autres environnements ou d'autres passions, c'est bien."

Des paroles à la fois sages et très personnelles de la part d'un artiste dont on a désormais hâte de découvrir les prochaines oeuvres, pour voir l'impact que cette prise de recul et ce travail sur lui-même ont eu. Mais pour ça, il va falloir être un peu patients.

Propos recueillis par Maximilien Pierrette à La Défense le 7 octobre 2025

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