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Un film aussi noir, profond et anxiogène que les abysses
Plus de dix ans après l’immense succès de La Isla mínima, récompensé par pas moins de dix prix lors de la 29e cérémonie des Goyas (équivalent hispanique des César), le cinéaste Alberto Rodríguez revient à son genre de prédilection : le thriller. Et si les cinéphiles pensaient que l’année 2025 était déjà clôturée, qu’ils se détrompent : Los Tigres, nouveau long-métrage du réalisateur, est l’un des plus grands titres du genre.
Frère et sœur, Antonio (Antonio de la Torre) et Estrella (Bárbara Lennie) travaillent depuis toujours comme scaphandriers dans un port espagnol sur les navires marchands de passage. En découvrant une cargaison de drogue dissimulée sous un cargo, Antonio pense avoir trouvé la solution pour résoudre ses soucis financiers : voler une partie de la marchandise et la revendre.
Le pacte
En salle le 31 décembre prochain, dernier jour de sorties cinématographiques de 2025, Los Tigres est pourtant l’un des titres les plus incontournables de l’année. Dans la lignée de grands cinéastes tels que Rodrigo Sorogoyen (As Bestas) ou Alejandro Amenábar (Les Autres), Alberto Rodríguez parvient en effet à convoquer tous les éléments du récit à suspense classique.
Dans un cadre maritime où chaque plongée peut être fatale aux scaphandriers, Antonio et sa petite sœur Estrella se laissent aller à la tentation lorsqu’ils dérobent une cargaison de drogue (MacGuffin tout trouvé), promesse d’une vie plus apaisée. Plus qu’un simple cadre contextuel, la mer – et plus spécifiquement la plongée en eaux profondes – devient alors une véritable métaphore de l’avenir trouble auxquels les deux “tigres” s’exposent par cette manœuvre risquée. Malgré la réputation de prédateurs qu’ils se sont forgée, Antonio et Estrella n’en demeurent pas moins une fratrie soudée, presque fusionnelle, dont l’attachement ne devient qu’un levier pour leurs ennemis communs. Car bien vite, les propriétaires de la drogue volée se jettent à leurs trousses, prêts à tout pour récupérer leur précieuse cargaison, et la fratrie se retrouve en danger.
Le pacte
Tensions, menaces, courses poursuites… Autant de méthodes d'intimidation qui viennent bousculer les personnages et les mettre dos au mur, ajoutées au contexte particulier de la plongée en haute mer. Car si Estrella est partiellement sourde depuis un accident de jeunesse, Antonio continue son activité de scaphandrier, dont les nombreuses itérations à l’écran contribuent à créer une atmosphère particulièrement étouffante. Ce point de l’intrigue donne lieu à plusieurs séquences impressionnantes, dont le tournage in situ n’a pas été de tout repos. Alberto Rodríguez raconte : “Le principal problème, c’est que lorsque j’écris, je ne pense jamais à la manière dont on va tourner. Je me concentre uniquement sur la narration. Et ensuite, il faut assumer les conséquences !” rit-il.
“Lors de la préparation, nous nous sommes vite rendu compte que nous n’avions aucune idée de la façon dont il fallait filmer tout cela. Nous voulions tourner en mer, pas dans un bassin ni avec des effets numériques, car le film devait rester ancré dans le réel. Mais cela soulevait une infinité de questions : où tourner, avec quels courants, quelle visibilité espérer…”
Autant d’éléments qui permettent à Los Tigres de gagner en authenticité et de rendre ses nombreuses séquences de plongée plus anxiogènes encore. Et si ce réalisme permet au long-métrage d’Alberto Rodríguez de s’imposer comme l’un des thrillers les plus palpitants de la fin de l’année, il confère aussi à son intrigue une fascinante dimension réflective sur le prolétariat, classe sociale dont le quotidien se construit souvent en apnée.
Une œuvre sociale et engagée, qui puise sa force dans son authenticité
Taxi Driver, Parasite, La Nuit du 12… Si ces longs-métrages sont souvent catégorisés sous une même étiquette cinématographique – le fameux “thriller”, particulièrement apprécié par la critique comme le grand public –, ils sont également révélateurs d’une grande tendance artistique de leur genre : la capacité de leur récit à, progressivement, s’ancrer toujours davantage dans le réel pour en souligner la noirceur parfois imperceptible.
Souvent imprégnés d’une dure réalité sociale, faisant état des souffrances des classes ouvrières et moyennes, les thrillers s’affirment donc comme de véritables œuvres politiques, beaucoup plus profondes que ce que leur appareil sensationnel peut laisser imaginer.
Une vision que le cinéaste Alberto Rodríguez cultive et revendique. “Les ouvriers sont presque absents du cinéma, c’est comme si la classe ouvrière avait disparu, constate-t-il. Soit on la romantise, soit on la caricature. Je voulais corriger cela, à mon échelle. Ce qui m’intéresse, c’est de rendre visibles ces gens qui font réellement tourner le monde. On parle beaucoup de la classe moyenne, mais très rarement de ceux qui, au quotidien, font fonctionner la machine.”
La plongée professionnelle, pratique anxiogène et impressionnante à l’écran, constitue ainsi une réalité pour des milliers de scaphandriers, chaque jour confrontés aux risques de ce métier fait d’aléas et d’inconforts, de même que pour les grutiers, élagueurs ou éoliens…
Le pacte
Prêt à tout pour en être le témoin privilégié, Alberto Rodríguez et son équipe ont eu à cœur de tourner Los Tigres en milieu réel, entourés de véritables plongeurs. Une expérience haletante qui l’a véritablement bouleversé et a forgé l’écriture de son long-métrage.
“Je me souviens de la première fois où nous avons embarqué avec un groupe de plongeurs. Au début, l’ambiance était détendue, on plaisantait, on racontait des blagues. Mais dès que le plongeur est descendu, tout s’est figé, raconte-t-il. Les rires se sont tus, la tension est montée, et pendant les quinze ou vingt minutes qu’il a passées sous l’eau, l’air était presque irrespirable. Ce n’est qu’une fois remonté, quand on lui a retiré le casque, que les rires sont revenus. C’est là que nous avons compris l’ampleur du danger : ces gens risquent leur vie chaque jour.”
Confronté à une vie particulièrement précaire, Antonio et Estrella se battent à chaque instant pour maintenir la tête hors de l’eau, en mer comme sur terre. Jusqu’où sont-ils prêts à aller pour échapper à ce quotidien étouffant ?
Thriller implacable et portrait social d’une grande justesse, Los Tigres est à découvrir au cinéma dès le 31 décembre.