Observateur lucide, auteur d'une oeuvre d'une très grande cohérence et d'une intégrité sans faille, Francesco Rosi était un des derniers grands maîtres du cinéma italien, aux côtés de Federico Fellini. Après son film Profession Magliari, en 1959, dont l'action se situe dans les milieux immigrés italiens d'Allemagne, Rosi signe en 1961 son premier véritable chef-d'oeuvre, Salvatore Giuliano. Le premier d'une liste d'oeuvres admirables.
Durant toute sa carrière, l'ambition de Rosi, devenu une véritable conscience morale du cinéma italien, fut de rendre compte de tous les aspects de la réalité italienne. A travers ses films, c'est l'Histoire même de l'Italie qu'on peut suivre. "L'âme de Rosi était sensible à la politique" raconte dans un entretien mené en 2019 l'écrivain et réalisateur Italo Moscati, qui fut aussi le scénariste du sulfureux Portier de nuit de Liliana Cavani.
Un captivant et puissant thriller politique
Les années de plomb en Italie, avec le terrorisme d'extrême gauche et l'emprise de la mafia sur le pays, qui ensanglantèrent le pays dans les années 70-80, a donné quantité de films, parfois de qualité inégale d'ailleurs. Parmi les cinéastes ayant su magistralement montrer (et démonter) les mécanismes implacables à l'oeuvre figure Francesco Rosi, cinéaste politique par excellence.
Après L'affaire Mattei (1972) nous plongeant dans le monde interlope des multinationales et Lucky Luciano (1973), biographie du célèbre gangster italo-américain brillamment incarné par Gian Maria Volontè, deux films mettant l'accent sur la similitude des lois qui président au fonctionnement du capitalisme et de la mafia, Rosi replonge dans les méandres de la politique italienne en signant en 1976 Cadavres exquis.
Les Productions Artistes Associés
Captivant et puissant thriller politique, Cadavres exquis est adapté d'un roman d'un écrivain d'origine sicilienne, Leonardo Sciascia. Soit le récit d'un inspecteur de police, Rogas (Lino Ventura), enquêtant sur une série d’assassinats de puissants juges. Ses investigations le conduisent sur la trace d’un homme autrefois condamné par les magistrats.
Rogas découvre bientôt que certains personnages influents ne veulent pas entendre parler d’une vengeance personnelle et comptent donner à l’affaire une explication politique, souhaitant profiter de ce climat de violence pour instaurer un état de répression dans le but de déstabiliser le gouvernement...
"Les faits divers et la criminalité l'ont toujours inspiré"
Le titre du film, original s'il en est, ne vient évidemment pas de n'importe où. "Il ne fait pas référence aux morts de la Première Guerre mondiale, mais aux magistrats et aux juges tués, en cherchant à suivre les activités criminelles de la mafia et de la Camorra" raconte Italo Moscati. "A cela s'ajoute les collusions avec certains mouvements protestataires qui trouvent un allié dans le pire côté du pays, c'est-à-dire celui de la criminalité. [...]
En Italie, on a une période de meurtres incessants, qui a abouti dans le kidnapping et l'assassinat |NDR : en 1978, par les Brigades Rouges] d'Aldo Moro, le Président du Conseil. Son meurtre était lié à des intérêts internationaux, le PCI [NDR : Parti Communiste Italien] ayant acquis une certains force électorale.
La mort d'Aldo Moro marque la décadence d'une époque et d'un panorama politique. Rosi a été le narrateur, mais également le poète très sec de cette Italie-là. Son travail a toujours été marqué par un intérêt vis-à-vis des coulisses de la politique, les faits divers et la criminalité l'ont toujours inspiré".
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"Mon film est le témoignage d'une situation sociale avec une optique politique" expliquait le cinéaste, venu présenter Cadavres exquis au Festival de Cannes, en hors compétition. Une oeuvre qui suscita aussi des remous dans la classe politique en Italie. "Disons qu'il y a eu une irritation de la part de certaines critiques du parti communiste italien" disait Rosi. "Il faut de la provocation pour faire réfléchir, discuter des choses. On ne peut pas prétendre que mon film est une analyse approfondie de la situation politique italienne. Je n'ai pas voulu faire ça".
Et de rendre hommage au sensationnel casting de son oeuvre : Fernando Rey, Alain Cuny, Charles Vanel, Renato Salvatori, Max von Sydow épaulent solidement Lino Ventura, qui a beaucoup contribué à l'évolution de son personnage confesse le cinéaste. "Il me fallait quelqu'un au caractère clair, qui donne vraiment au public l'impression qu'il croit dans les institutions, dans la justice".
"Il a toujours été mortifié qu'on ne le demande pas plus en tant qu'acteur dans le cinéma italien"
Ventura, qui ne connaissait pas Rosi avant de faire le film, fut ravi de cette collaboration, d'autant plus que Cadavres exquis était, pour l'heure, le seul film qu'il avait pu tourner intégralement en italien; une résonnance évidente aussi à ses racines familiales.
Il regrettera d'ailleurs de ne pas avoir tourné plus de films de l'autre côté des Alpes. En 1984, Cent jours à Palerme marquera les retrouvailles entre Lino Ventura et le cinéma italien. Huit ans d'attente après Cadavres exquis. C'est long; trop pour l'acteur. "Avec ses origines, il a toujours été mortifié qu'on ne le demande pas plus en tant qu'acteur dans le cinéma italien" racontait sa fille Clélia Ventura, dans une interview conduite en 2012.
Sorti en France fin mai 1976, Cadavres exquis séduira un peu plus d'un million de spectateurs. Un chiffre pas insultant, mais quand même très loin des standards auxquels l'acteur, champion du box office, était habitué.
Envie de découvrir cette petite merveille ? Elle existe dans un DVD paru en 2019. Le Blu-ray, lui, est (enfin !) sorti en novembre 2025.
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