Monstre sacré du cinéma japonais, Toshirô Mifune a marqué d’une empreinte inimitable le 7e Art en 50 ans de carrière et 130 films au compteur. Indissociable de son alter ego Akira Kurosawa, auprès de qui il trouvera ses plus grands rôles, Toshirô Mifune tournera 17 fois avec le metteur en scène. Une collaboration d’une longévité exceptionnelle et rare, accouchant presque à chaque fois de chefs-d'oeuvre.
"Rire ? Qu’est-ce que c’est que ça ? Je suis venu pour trouver du travail !"
De nationalité japonaise, Toshirô Mifune né le 1er avril 1920 à Tsingtao, une ville portuaire de Chine, dans la région de Mandchourie. Il passe sa jeunesse dans la ville de Dalian. Tout comme son père, il étudie la photographie. En 1931, les armées impériales japonaises envahissent la Mandchourie, qui devient l’avant-poste de l’occupation de la Chine par l’Empire du Japon.
A l’âge de 20 ans, il est enrôlé dans les forces aériennes japonaises, et est attaché au service de reconnaissance des photographies aériennes durant la Seconde guerre mondiale. C’est ainsi qu’il pose pour la première fois le pied sur le sol japonais, affecté à la base de Kyushu.
Démobilisé en 1945, sans contact ni réelle perspective d’avenir dans une ville de Tokyo en ruine, il tente sa chance en cherchant du travail dans les studios de production Toho. Au printemps 1946, il passe par mégarde une audition, croyant passer un entretien pour un "simple" travail.
On lui demande de rire. "Rire ? Qu’est-ce que c’est que ça ? Je suis venu pour trouver du travail ! Je ne sais pas rire !" répond-t-il à son auditoire avant de tourner les talons. Rattrapé par un membre du Jury, celui-ci lui offre une 2e chance en lui demandant cette fois-ci de jouer une personne ivre. Son interprétation, à la fois menaçante et bourrue, méduse l’assistance. Il est engagé pour tourner son premier film : Shin Baka Jidai, en 1947.
Toho Company
"Je suis resté pétrifié"
Une autre personne assista à cette saisissante audition : Akira Kurosawa. Le maître racontera ainsi la séquence avec force détails dans son livre, Comme une autobiographie.
"Le jour des entretiens et des tests à l’écran, j’étais en plein tournage de Je ne regrette rien de ma jeunesse, et je n’ai donc pas pu participer au jugement. Mais pendant la pause déjeuner, je me suis éloigné du plateau et j’ai été immédiatement abordé par l’actrice Hideko Takamine [...] :
"Il y en a un qui est vraiment fantastique. Mais c’est un peu un voyou, alors il a tout juste été accepté. Vous voulez venir jeter un œil ?" J’ai englouti mon déjeuner et je me suis précipité dans le studio où les tests avaient lieu. J’ai ouvert la porte et je me suis figé, stupéfait.
Un jeune homme titubait dans la pièce dans une frénésie violente. C’était aussi effrayant que de regarder une bête sauvage blessée ou piégée tenter de se libérer. Je suis resté pétrifié. Mais il s’est avéré que ce jeune homme n’était pas vraiment en colère, mais qu’il avait tiré "colère" comme émotion à exprimer lors de son test à l’écran. Il jouait.
Quand il a terminé sa performance, il est retourné à sa chaise avec une attitude épuisée, s’est affalé et a commencé à toiser les juges d’un regard menaçant. À ce moment-là, je savais très bien que ce genre de comportement était un masque pour la timidité, mais le jury semblait l’interpréter comme un manque de respect.
[...]
Le jury était composé de deux groupes : des spécialistes de l’industrie cinématographique (réalisateurs, directeurs de la photographie, producteurs et acteurs) et des représentants du syndicat des travailleurs. Les deux groupes étaient également représentés. À cette époque, le syndicat gagnait en force chaque jour, et des représentants syndicaux apparaissaient partout où quelque chose se passait.
À cause d’eux, toutes les décisions devaient être prises par vote, mais je trouvais qu’il était vraiment abusé de leur part de donner leur avis sur la sélection des acteurs. Même l’expression "aller trop loin" ne rendait pas justice à la colère contenue qui bouillonnait en moi. [...]
CIPA
J’ai dit qu’évaluer la qualité d’un acteur et prédire ses capacités futures nécessite les talents et l’expérience d’un expert. Dans la sélection d’un acteur, il n’est pas juste de rendre équivalent le vote d’un expert à celui d’un parfait outsider.
C’est comme évaluer une pierre précieuse : on ne donnerait pas le même poids à l’avis d’un marchand de légumes qu’à celui d’un joaillier. Dans l’évaluation d’un acteur, le vote d’un expert devrait avoir au moins trois, sinon cinq fois plus de poids que celui d’un amateur. J’ai insisté pour qu’on recompte les votes en attribuant un poids plus approprié aux opinions des experts.
Le jury a été plongé dans un tumulte. "C’est antidémocratique, c’est un monopole des réalisateurs !" a crié quelqu’un. Mais tous les gens de la production dans le jury ont levé la main en approbation de ma suggestion, et même certains représentants syndicaux ont hoché la tête en signe d’assentiment.
Finalement, [...] le président du jury a déclaré qu’en tant que réalisateur, il prenait la responsabilité de son opinion sur la qualité et le potentiel du jeune acteur en question. Avec cette déclaration [...], le jeune homme a été accepté de justesse. Il s’agissait, bien sûr, de Toshirô Mifune".
Action Cinémas / Théâtre du Temple
"Il était capable d’exprimer une chose en une seule action"
Et Akira Kurosawa d'écrire un peu plus loin ces considérations sur celui qui deviendra son alter ego : "Mifune avait un talent que je n’avais jamais vu auparavant dans l’univers du cinéma japonais. c’était par-dessus tout la vitesse avec laquelle il était capable de s’exprimer.
La vitesse de ses mouvements dans son jeu était telle, qu’il était capable d’exprimer une chose en une seule action, ce qu’un acteur ordinaire aurait exprimé en trois. Son sens du timing était le plus vif que j’ai jamais vu chez un acteur japonais. Et malgré toute cette rapidité dans son jeu, il pouvait montrer une très grande sensibilité".
Son jeu très intuitif et physique fera merveille devant la caméra du cinéaste. Du moins, jusqu'à ce que les deux se brouillent, et pour très longtemps, après le tournage très compliqué de leur ultime collaboration, Barberousse, en 1965. Les deux ne se réconcilieront que trente ans plus tard.
Atteint de la maladie d'Alzheimer, Toshirô Mifune succomba finalement des suites d'un cancer du pancréas le 24 décembre 1997. Akira Kurosawa ne lui survivra que dix mois, avant de s'éteindre à son tour.
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