Il y a des films dont on ressort changé. Pas ébranlé, pas simplement ému. Changé. Sirāt, le nouveau film d'Oliver Laxe, est de ceux-là. Et la première chose à dire à son sujet, c'est précisément de ne rien en dire de trop. Parce que Sirāt est le genre de film dont toute la puissance repose sur l'impossibilité de prédire ce qui va arriver dans la scène suivante. Chaque séquence déjoue les attentes, chaque tournant narratif invalide les certitudes qu'on s'était forgées. C'est le thriller le plus imprévisible et le plus radical vu depuis des années, peut-être depuis des décennies.
Le film commence dans le désert du sud du Maroc, lors d'une rave clandestine. La musique électronique de Kangding Ray pulse, les corps transpirent, l'ambiance est hypnotique. Luis (formidable Sergi López), un père, arrive dans cette masse avec une photo de sa fille disparue dont il a appris qu'elle aurait rejoint cette rave. Il a avec lui Esteban (Bruno Núñez), son jeune fils, et leur chien. Cette ouverture, longue, installe un état second chez le spectateur avant que tout ne bascule.
Une odyssée vers le bout du monde
Quand des soldats investissent la rave et ordonnent l'évacuation en raison d'un conflit armé dont on ne connaît pas les tenants et les aboutissants, Luis et Esteban se retrouvent embarqués à la suite d'un groupe de ravers endurcis qui refusent d'obtempérer et foncent vers une autre rave encore plus profond dans le désert.
Des radios grésillent en fond sonore... évoquant la menace d'une troisième guerre mondiale ? Et cette bande improbable – un père perdu, son jeune fils plus ancré et une tribu de marginaux couverts de tatouages et de piercings – s'enfonce ensemble dans l'immensité aride.
Ce qui rend Sirāt aussi fascinant dans sa première partie, c'est la tendresse inattendue qui se dégage de ce groupe. Ces ravers joués par des acteurs non professionnels ont une authenticité brute, une générosité dans la façon dont ils accueillent Luis et Esteban dans leur famille de fortune. On s'y attache vraiment. Et c'est précisément ce qui rend la suite aussi dévastatrice.
Une descente aux enfers sans filet
Car à mi-parcours, il y a cette scène. Cette scène dont on n'avait pas vu venir la possibilité, qui aspire tout l'oxygène de la pièce en quelques secondes, et après laquelle Sirāt n'est plus tout à fait le même film. Il devient quelque chose d'autre. De plus sombre, plus nu, plus impitoyable.
La majesté du désert, que Laxe filmait jusque-là avec un émerveillement presque contemplatif, se mue en menace pure. La nature n'est plus un décor, elle est une force qui écrase et révèle à quel point les humains sont dérisoires face à ce qui les dépasse. On bascule alors dans un univers qui fait écho à celui de Mad Max, laissant un arrière de goût de fin du monde dans la bouche.
Prix du Jury à Cannes 2025, Meilleur Film International aux Oscars 2026 et Meilleur film étranger aux César 2026, Sirāt est loin du film de festival sage et balisé. C'est un film crasseux, électrique, ancré dans une tradition de cinéma de genre radical qui a davantage à voir avec le thriller d'exploitation, avec une dimension métaphysique en prime, qu'avec le film d'art et d'essai académique. On en ressort sonné. Pour longtemps.
Sirāt, ce soir à 21h10 sur Canal+ et disponible sur l'app Canal+.
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