Pour ou contre le remontage des films ? C'est une question qui agite régulièrement les cercles cinéphiles, par exemple lorsque George Lucas pousse le perfectionnisme de son travail en retournant sur la table de montage pour Star Wars, ou lorsque Zack Snyder revoit totalement sa copie pour proposer une Zack Snyder's Justice League, soit un film d'une durée de 4 heures au lieu des 2 heures initiales.
On sait aussi que des réalisateurs comme Francis Ford Coppola ou Ridley Scott ont signé des versions multiples de leurs longs métrages. En France, cette pratique est plus rare. On peut citer Luc Besson, Jean-Pierre Jeunet (pour un film américain, Alien) ou Gaspar Noé, qui, récemment, avait par exemple imaginé une version d'Irréversible, dans un ordre inversé, "Inversion intégrale".
Céline Sciamma a remonté Tomboy et Bande de filles
A l'occasion d'une grande rétrospective qui se tient actuellement au Centre Pompidou, la réalisatrice Céline Sciamma (Portrait de la jeune fille en feu, Tomboy...) a eu elle aussi recours à ce geste de repenser le montage de certains de ses films. Un geste appliqué à deux de ses longs métrages, Tomboy sorti en 2011, et Bande de filles sorti en 2015, et renommé Girlhood.
Les nouveaux montages de ces deux films ont été présentés pour la première fois en France ces derniers jours au Centre Pompidou, et la cinéaste a donné quelques explications sur cette démarche.
"C'est une décision qui naît du fait qu'il y a une empreinte, de la conscience d'avoir un impact. (...) J'ai la chance d'avoir eu de l'attention, que mon travail soit commenté, pas seulement ici [au Centre Pompidou], donc augmenté des perceptions de l'avant-garde de la critique des réseaux sociaux, et des spectateurs, spectatrices."
Pour Tomboy, Céline Sciamma a précisé lors de l'ouverture de la rétrospective mercredi 3 juin, que "c'est un rêve qu'[elle avait] depuis longtemps. Et en même temps, il faut trouver le contexte pour pouvoir remonter son film et le proposer. Cette invitation [du Centre Pompidou] était parfaite parce que c'était le musée. Ce n'est pas une sortie dans une salle. C'est un geste qui peut être expérimental, qui peut être super sincère. Il se trouve que le film, maintenant, sera cette version-là."
Et d'ajouter : "ce rêve venait de plusieurs choses, mais principalement du fait que c'est un film dont la vie avait déjà été incroyablement changeante. Sa perception, son impact dans la société ont sans cesse évolué au gré de la société. Quand il est sorti, c'était le coup de cœur, ça a fait plein d'entrées. Quelques années plus tard, Civitas, La Manif pour tous, au gré de ces débats - qui n'étaient vraiment pas nécessaires -, (...) ont rendu le film indésirable.
"Rendre le film encore plus compatible avec les enfants"
Il était vu par plein d'enfants. D'un coup, les professeurs osaient moins le choisir. (...) Il était fait pour que les enfants puissent le regarder en toute sécurité comme un secret. (...) Et donc, j'ai eu ce désir de rendre le film encore plus compatible avec les enfants, parce qu'il avait eu beaucoup d'impact sur des enfants, pour qui il avait changé la vie, et y compris beaucoup d'enfants trans.
En les écoutant - parce que ce film il a 15 ans, donc maintenant, je fais face à des adultes, des jeunes adultes -, j'ai aussi eu envie de changer la fin du film, qui réassignait le personnage. Et franchement, c'est beaucoup plus beau. Ce sont des choix politiques qui sont aussi de sortir de ce schéma dans lequel j'étais encore à l'époque, de devoir [négocier] le trauma du personnage contre le droit à lui donner une vie à l'écran et voir la joie. On a radicalisé la tendresse !"
Un process de réduction des films, à l'inverse d'un Director's cut classique
Contrairement à l'idée qu'on peut se faire d'un Director's cut, ici, l'exercice n'a pas consisté à aller rechercher des scènes coupées, des scènes alternatives, mais plutôt de couper des séquences trop violentes ou frontales. Concrètement, deux minutes ont été coupées de Tomboy, et environ 25 minutes de Girlhood.
"Je l'ai fait toute seule. Je n'ai pas été rechercher d'autres rushes. J'ai uniquement coupé, ce qui est l'inverse du director's cut auquel on est habitué. Généralement, ce sont des gens qui n'ont pas eu toute liberté, qui veulent rajouter des choses qu'on ne les a pas autorisés à faire sur le moment. Ce n'est pas du tout mon cas.
Moi, j'ai eu toute la liberté, tous les moyens, mais dans une culture à laquelle j'ai été soumise, dans une compétition dans laquelle j'ai voulu aussi être, avec une culture qui encourage vraiment à montrer certains muscles."
La cinéaste explique également que l'idée est aussi de montrer que cela est possible de couper des scènes dans des films. Céline Sciamma a fait allusion à l'actualité de Wim Wenders avec le film Faux mouvement pour lequel l'actrice Nastassja Kinski a demandé qu'une scène de nudité juvénile soit coupée (en savoir plus). "C'est possible de changer un film", a-t-elle souligné. "Si aujourd'hui je peux faire différemment, alors je le fais, tout simplement."
La bande-annonce de la rétrospective Céline Sciamma MK2 Bibliothèque x Centre Pompidou, à Paris, jusqu'au 16 juin 2026
Céline Sciamma a également dévoilé un film totalement inédit lors de cette rétrospective. Il s'agit d'un moyen métrage documentaire, né d'une commande du Centre Pompidou. Le film s'appelle Tutti Frutti et sera visible samedi 16 juin au MK2 Bibliothèque.
Précisons enfin, que lors de la séance d'ouverture de la rétrospective, et lors d'une rencontre entre elle et Adèle Haenel qui s'est tenue ce dimanche 7 juin, une tribune a été lue par Céline Sciamma pour dénoncer un partenariat entre le Centre Pompidou et le géant coréen de l’armement Hanwha. Cette tribune a été relayée dans les colonnes de Libération.
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