Quentin Tarantino l'a toujours dit et répété : sa carrière de réalisateur prendra fin avec son dixième long métrage, pour éviter de faire comme certaines de ses idoles, qui ont mal vieilli, cinématographiquement parlant, à ses yeux. Pour certains spectateurs, ce chiffre est déjà atteint car ils possèdent dix tickets différents de films signés par l'auteur de Pulp Fiction, sauf que ce dernier a toujours déclaré que Kill Bill, divisé en deux parties pour des questions de durée, donc d'exploitation en salles, comptait pour un seul opus dans sa filmographie.
Pour que ce soit encore plus clair, la mention "Le 4ème film de Quentin Tarantino" orne le sabre tenu par Uma Thurman sur l'affiche de Kill Bill : The Whole Bloody Affair, version longue plus conforme à la vision initiale de son auteur, qui combine les deux moitiés en un seul très long métrage (4h35, entracte compris) et sort dans nos salles ce mercredi 8 juillet après avoir longtemps fait figure de serpent de mer.
Jusqu'ici, seuls les personnes présentes lors de cette séance événement au Festival de Cannes 2004 (où QT, alors Président du Jury, présentait également le Volume 2 hors-compétition) et les habitués de son cinéma de Los Angeles, le New Beverly, où quelques projections ont lieu de temps en temps, avaient pu voir ce montage épique et légendaire. Et tandis que beaucoup avaient fini par se faire à l'idée de ne jamais le voir, l'espoir s'est mis à renaître en décembre 2025, au moment de sa sortie dans les salles américaines et canadiennes, et c'est au tour de la France d'y avoir enfin droit.
Et c'est presqu'une redécouverte de cette oeuvre emblématique du début des années 2000, qui est à la fois celle que l'on connaît et aime, et un peu différente en même temps. Car The Whole Bloody Affair n'est pas un marathon des deux Kill Bill collés l'un à la suite de l'autre, puisqu'il contient quelques changements, plus ou moins visibles, entres scènes rallongées ou ajoutées, narration légèrement revue et des couleurs qui réapparaissent. On fait le point sur cette version longue.
Pas de proverbe klingon
"La vengeance est un plat qui se mange froid" : c'est sur ce proverbe klingon, première des deux références à Star Trek, que s'ouvrait le premier volet de Kill Bill. Si ce diction est toujours vrai, il est ici remplacé par un hommage au réalisateur japonais Kinji Fukasaku, décédé en 2003, année de sortie du Volume 1.
Un cinéaste auquel on doit notamment Combat sans code d'honneur (Battle without Honor or Humanity, soit le même titre musical d'Hotei devenu iconique grâce au dyptique de QT, avant d'être le générique de Téléfoot) et surtout Battle Royale, auquel le papa de Reservoir Dogs voue un tel culte qu'il est allé jusqu'à engager Chiaki Kuriyama pour lui faire jouer l'ultra-violente Gogo Yubari, à qui The Whole Bloody Affaire donne un peu plus d'importance.
La vengeance s'anime
Qui avait suivi le projet le savait, car c'était l'un de ses principaux arguments de vente : The Whole Bloody Affair contient une version plus longue et gore du segment animé racontant la jeunesse et l'ascension d'O-Ren Ishii (Lucy Liu). Le meurtre de ses parents par Boss Matsumoto et sa vengeance envers ce dernier sont toujours présents, au même titre que cette scène montrant ses talents de sniper, et nous découvrons aujourd'hui le sort, assez peu enviable, de l'homme de main de Matsumoto.
Dont nous n'avions effectivement plus de nouvelles malgré ces exactions, ce qui pouvait laisser entendre que la future partenaire de la Mariée l'avait oublié. Non content de faire honneur à son titre avec cette scène, qui n'avait pas été mise en boîte à l'époque, The Whole Bloody Affair nous prouve que non. Et laisse ainsi plus de temps à l'héroïne pour bouger son gros orteil, après quatre ans de coma, en nous racontant cette histoire.
Et la couleur (rouge) fût
C'était aussi connu, et la bande-annonce dévoilée à quelques semaines de cette sortie événement nous le rappelait. La division en deux volets n'était pas la seule concession faite par Tarantino en vue de l'exploitation de Kill Bill : jugée beaucoup trop sanglante, la séquence de combat contre les Crazy 88 aurait due être coupée comme les membres des hommes de main d'O-Ren Ishii pour passer la censure et permettre au film de rester classé R (interdit aux moins de 17 ans non accompagnés), mais Quentin Tarantino a trouvé une parade en supprimant la couleur.
StudioCanal
Le sang avait ainsi l'air d'être de l'eau en noir et blanc, et le réalisateur avait même trouvé deux moments axés sur le regard (un oeil arraché à main nue, les yeux de la Mariée qui clignent) pour opérer ce changement de manière fluide. Plus ici, où la couleur reste de bout en bout, avec une dominante de rouge accentuée par quelques plans joyeusement gores (un yakuza coupé en deux dans le sens de la longueur). Et des ajouts, comme ce moment où l'héroïne croise, une première fois, l'ado à qui elle administrera une fessée à coup de sabre à la fin de la séquence toujours aussi mythique.
Les autres malheurs de Sophie
On se doutait un peu que le bras coupé à quelques secondes du combat dantesque contre les Crazy 88 n'était pas la seule blessure infligée par la Mariée à Sophie Fatale (Julie Dreyfus), amie et associée d'O-Ren Ishii recueillie par Bill à la fin de la première moitié : lorsque l'héroïne la jette du haut de la butte surplombant l'hôpital, plusieurs membres semblent l'accompagner. De plus, son récit entrecoupé de flashbacks était notamment émaillé par des cris et une menace de couper d'autres parties de son corps selon ses réponses à ses interrogations.
La version longue ne laisse plus la moindre place au doute : après avoir reçu une volée d'insultes en français, la Marie coupe le deuxième bras de Sophie, avec ce que cela implique comme gerbe de sang sur sa tenue jaune qui en était déjà bien maculée.
Pas de cliffhanger...
Passer le combat contre les Crazy 88 au noir et blanc n'est pas la seule concession faite par Quentin Tarantino en vue de l'exploitation commerciale de Kill Bill, puisqu'il a également dû se résoudre à transformer son oeuvre XXL en diptyque. De fait, il n'est plus nécessaire de trouver de quoi convaincre les indécis de revenir six mois plus tard au cinéma. Car les gens qui sont devant The Whole Bloody Affair ne comptent sans doute pas partir avant la fin (qu'ils connaissent sans doute déjà), alors qu'un entracte long de deux minutes (qui peut monter à quinze pendant les séances de cinéma) sépare les deux parties.
"Sait-elle que sa fille est toujours en vie ?", pouvait-on entendre de la bouche de David Carradine en novembre 2003, avant que le choc et la sidération ne laissent place à la frustration de devoir attendre la suite. Mais plus aujourd'hui, et nous découvrons en même temps que l'héroïne le sort de son enfant (au point de regretter que les choses n'aient pas été ainsi dès le début, car la surprise aurait été encore plus grande). De plus, le montage de cette séquence finale a été revu et corrigé : exit les flashforwards qui annoncent les cibles à venir et le récap' de personnes déjà éliminées, car nous avons "seulement" droit à la Mariée qui annonce à Sophie (et donc à Bill) qu'elle arrive pour tuer tout le monde.
... ni de récap'
Nous l'avons vu un peu plus haut : en salles, l'entracte dure quinze minutes. En vidéo, deux seulement. Autant dire qu'il n'est pas nécessaire de résumer ce qu'il s'est passé avant que vous ne vous leviez de votre fauteuil ou canapé, même si nous avions beaucoup de tendresse pour ce récap' en noir et blanc (qui avait servi de teaser pour le Volume 2) dans lequel la Mariée nous resituait les faits et ses desseins, face caméra, tout en conduisant.
Nous reprenons directement avec ce flashback, également en noir et blanc, qui revient sur le massacre commis pendant la répétition du mariage de la Mariée, alias Beatrix Kiddo (dont le nom est enfin dévoilé, plus tard dans le récit, après avoir été bipé pendant la première moitié) et de Tommy (Chris Nelson), où l'on croise notamment Samuel L. Jackson. Puis Bill, surtout, avant que l'affaire ne tourne au bain de sang.
Et c'est là l'un des rares gros changements de cette moitié, en plus d'un générique de fin pour l'ensemble des deux films et un bonus dont nous parlerons bientôt. Pour le reste, il s'agit de modifications mineures, sur la musique ou le montage, visant à fluidifier le tout.
Mais un drôle de phénomène se produit : même lorsque l'on pense très bien connaître les deux Kill Bill, certains plans donnent l'impression d'avoir été ajoutés. C'est parfois le cas (pendant le combat contre les Crazy 88, ou chez Hattori Hanzo), mais parfois non, comme ces plans en noir et blanc dans le cercueil où Beatrix est enterrée vivante par Budd. Mais cela participe à cette sensation de redécouverte d'une oeuvre majeure, ample, riche et furieuse, autant marquée par son époque et celles des films dont QT s'inspire.
Une scène post-générique... surprenante
Restez bien jusqu'à la toute toute fin du générique (mais à partir du moment où vous êtes là depuis plus de quatre heures, vous n'êtes plus à quelques minutes près). Vous découvrirez ainsi un bref morceau de bêtisier, une fausse publicité que l'on croit sortie des années 70 et un "Chapitre perdu" sous forme de séquence animée, mise en ligne gratuitement et signée... Epic Games ! Oui, les créateurs d'Unreal Engine, Rocket League et - surtout - Fortnite, auquel on pense très fortement devant ce bonus qui n'était pas dans la version longue présentée à Cannes il y a plus de vingt ans.
Intitulée "La Vengance de Yuki", elle se situe entre les deux moitiés de cette Whole Bloody Affair, et confronte la Mariée à la soeur de Gogo, qui vit sa meilleure vie aux Etats-Unis avant de tenter de régler ses comptes, arme à feu au poing. Une séquence qui explique notamment pourquoi l'héroïne dit, pendant le film, ne plus pouvoir utiliser son pick-up appelé "Pussy Wagon" par son précédent propriétaire, et qui n'a au final aucune incidence sur le récit global. Mais c'est peu dire qu'on ne s'attendait pas à voir ça ici, dans un opus décidément plein de surprises.