Los Angeles dort à moitié. Les immeubles dressent leurs silhouettes dans une nuit traversée par les gyrophares, les enseignes au néon et les lumières des autoroutes. À l'intérieur d'une modeste Chevrolet Impala, un homme attend. Il ne parle presque pas.
Un mystérieux pilote
Son visage est impassible, son regard fixe, absorbé par une concentration qui confine à la méditation. Avant même que le moteur ne rugisse, il impose ses règles : 5 minutes. Pas une de plus. Pendant ces 5 minutes, il appartient entièrement à ceux qu'il transporte.
Ensuite, chacun est livré à son propre destin. Tout est déjà calculé. Les itinéraires, les timings, les réactions de la police, les mouvements de la ville. Chez lui, la vitesse n'est pas une démonstration de puissance ; elle est une science de la précision. Lorsque les braqueurs reviennent en courant, la voiture s'arrache doucement du trottoir.
Étrangement, rien ne ressemble à une course-poursuite hollywoodienne. Pas d'accélérations furieuses, pas de pneus qui hurlent à chaque virage, rien de tout ça. Le conducteur glisse dans les rues de Los Angeles avec un calme presque irréel. Pendant que les sirènes se rapprochent, il écoute à la radio le match de basket qui touche à sa fin, comme si cet événement sportif faisait partie de son plan.
Wildcat
Une course-poursuite au ralenti
Chaque rue devient une pièce d'un immense échiquier urbain. La tension naît précisément de cette retenue. Plus les policiers se rapprochent, plus lui ralentit. Il disparaît dans les ombres, coupe les lumières, se fond dans le trafic, exploite les angles morts de la ville. Il ne cherche jamais à battre la police ; il cherche à devenir invisible.
Puis vient le dernier mouvement. La foule quitte le stade après le coup de sifflet final. Des milliers de voitures convergent, les hélicoptères balayent le ciel, les sirènes résonnent encore. La Chevrolet s'engouffre dans un parking, se mêle anonymement au flot des supporters, et, en quelques secondes, la traque s'évanouit.
La chasse s'achève non par une explosion de violence, mais par un acte simple de disparition. L'ouverture de Drive est un manifeste. En moins de 10 minutes, le cinéaste Nicolas Winding Refn définit son héros sans presque jamais avoir recours à la parole. Un homme mutique, méthodique, insaisissable, qui transforme la conduite en chorégraphie et le silence en source de suspense.
Quand le générique commence enfin, porté par les premières notes hypnotiques de Nightcall, le spectateur comprend déjà qu'il ne vient pas d'assister à une simple poursuite automobile, mais à la naissance d'une icône du cinéma contemporain.
10 minutes fascinantes et déconcertantes
Ces 10 minutes, portées par un Ryan Gosling impérial, ont complètement secoué les spectateurs. D'habitude, quand un braquage se termine, et que les gangsters sont poursuivis par les forces de l'ordre, on a droit à une course-poursuite fracassante, appuyée par une musique assourdissante et des bruits de vitres brisées.
Drive va totalement à l'encontre de cela. La mise en scène prend le temps de se poser, de suivre le véhicule qui glisse littéralement sur la chaussée, cherchant à devenir invisible. Nicolas Winding Refn ne recherche pas le fracas d'une scène d'action ; cette séquence est à l'image du héros, méthodique, quasi mutique, et d'une efficacité redoutable.
"Un conseil que je donnerais, c'est la simplicité", confiait le réalisateur en 2019 au micro de Konbini. "Par exemple, dans la séquence d'ouverture, on présente tous les éléments-clés en un seul plan. La carte... lui... Los Angeles... Et sa voix en off qui liste les lois qui régissent sa vie."
"Tout particulièrement dans les films où il n'y a pas beaucoup de budget, il faut être très économe, et donc être très précis. La précision, c'est l'une des choses les plus importantes. Ça permet de changer une faiblesse en force."
Dans les films où il n'y a pas beaucoup de budget, il faut être très économe, et donc être très précis. La précision, c'est l'une des choses les plus importantes.
Pas de vacarme, pas de surenchère d'effets spéciaux ni d'explosions. Drive choisit le silence, la maîtrise et la patience. Ryan Gosling incarne avec classe ce personnage presque mutique, dont chaque geste semble calculé. Il ne cherche jamais à impressionner.
Son calme contraste avec la panique des braqueurs et l'urgence de la situation. Cette impassibilité intrigue immédiatement. On se demande qui est cet homme capable de rester aussi serein alors que la police se rapproche.
Wildcat
Une réalisation délicate et stylisée
Nicolas Winding Refn n'est pas Michael Bay, et ça se sent ! Sa mise en scène participe ainsi pleinement à cette fascination pour son personnage, et non pour la tôle froissée et le vacarme des voitures qui se fracassent les unes sur les autres.
La caméra s'attarde davantage sur le visage du conducteur, ses mains sur le volant, ou les lumières de Los Angeles, que sur les voitures lancées à pleine vitesse. La ville devient un véritable terrain de jeu, un labyrinthe dont le pilote connaît chaque raccourci, chaque angle mort, chaque rythme.
"L'idée de la première course-poursuite, c'était d'en faire une expérience interne qu'on ne suit qu'à travers ses yeux. Quand on crée, c'est toujours important d'avoir une approche conceptuelle, au lieu de simplement filmer le dialogue, ou un personnage puis l'autre. Il faut que ça soit cinématographique", analysait Nicolas Winding Refn.
Au lieu de simplement filmer le dialogue, ou un personnage puis l'autre. Il faut que ça soit cinématographique.
La bande sonore joue également un rôle essentiel. Pendant une grande partie de la séquence, il n'y a pas de musique destinée à amplifier l'action. Seuls résonnent le moteur, les conversations de la radio, les sirènes au loin. Ce réalisme sonore renforce l'impression d'être assis sur le siège passager.
In fine, cette scène a marqué des millions de spectateurs car elle raconte déjà tout le film. En quelques minutes, sans exposition pesante ni longs dialogues, elle définit son protagoniste. On nous présente un homme solitaire, extrêmement compétent, qui préfère disparaître plutôt que triompher par la force.
Wildcat
Son pouvoir n'est pas de conduire plus vite que les autres, c'est de comprendre la ville, d'anticiper les mouvements de ses adversaires, et de faire de l'anonymat sa meilleure arme. Cette philosophie irrigue toute l'intrigue de Drive ; la violence n'est jamais gratuite, elle surgit après de longues périodes de calme, ce qui la rend d'autant plus saisissante.
Ainsi, Nicolas Winding Refn a créé une rupture nette avec les codes du genre. Cela explique pourquoi cette introduction est aujourd'hui considérée comme l'une des plus mémorables du cinéma contemporain.
Si vous voulez (re)voir Drive, le film est disponible sur la plateforme HBO Max.