Lorsque des monstres absolus du cinéma français comme Jean Gabin, Lino Ventura ou Bernard Blier passent littéralement à table, c'est toute la France qui déguste et se régale. Ou plutôt se régalait. En 1953, Gabin fit la connaissance de Ventura sur le tournage de Touchez pas au grisbi, tourné sous les auspices de Jacques Becker. Le début d'une amitié absolument indéfectible et légendaire, au-delà des six films que les deux acteurs tourneront ensemble.
Un lien indestructible qui ne sera rompu qu'à la mort de son parrain de cinéma, en novembre 1976. Interrogé dix ans plus tard sur cette amitié, Lino Ventura lâcha tristement : "Lorsqu’il m’arrive de traverser Bonnefoi, de passer si près de ce domaine que je ne peux plus revoir parce qu’il était précisément toute sa vie et où son souvenir est encore si présent, l’envie de chialer me prend… Alors, comment je pourrais décemment parler de lui ?"
"Tu croirais qu'il va te tuer quand il mange !"
Les deux talents partageaient aussi un amour inconditionnel pour la nourriture et les bons repas, dont la profusion ferait tourner de l'oeil les nutritionnistes d'aujourd'hui. Dans une formidable interview accordée en 1970 et précieusement conservée dans les archives de l'INA qui regorgent de pépites, Jean Gabin, flanqué de Michel Audiard à ses côtés, raconte l'obsession de la nourriture chez Lino Ventura.
"On a eu des séances sévères [NDR : de repas] avec lui [Audiard], le Lino, le Grangier [NDR : le réalisateur Gilles Grangier]. Il y a eu le Frankeur de temps en temps. [...] Avec Lino, c'est du sérieux ! Lino, tu parles d'un quadrille de mâchoires ! Je me rappelle à la maison, d'un petit salé aux lentilles une fois, et d'un cuissot de sanglier une autre fois, tu croirais qu'il va te tuer quand il mange, tu n'oses plus parler ! T'entends les mâchoires qui font "clac, clac, clac !" Tu te dis "merde si je m'approche, il va me buter !" Tu peux pas savoir ce que c'est ! Il est champion du monde lui !"
"Ceux de cette génération sont morts avec un cholestérol flamboyant"
Dans le mook Schnock n°33 sorti en 2021 et consacré à Lino Ventura, le fils unique de l'acteur, Laurent Ventura, racontait de manière émouvante son père, égrenant des souvenirs précis comme au premier jour. Et d'expliquer cet amour inconditionnel de la nourriture de son père.
"Il aimait le bon, mais quand même ! De toute façon, ceux de cette génération sont morts avec un cholestérol flamboyant ! Ce qu'il s'est mis dans la poire, c'est horrible ! Les quantités surtout. Jeune, après avoir bossé aux Halles ou à la CIT (la Compagnie Italienne de Tourisme, où il était coursier), quand il revenait chez lui, il se faisait des repas gargantuesques et pour lui tout seul ! Un jour, il s'est enfilé 23 côtes de porc de suite ! Les omelettes, c'était 20 oeufs avec une baguette entière, beurrée et coupée en deux.
Il était gourmand et gourmet. Très copain aussi avec de grands chefs. Comme il adorait la cuisine, un jour, pour son anniversaire, je lui ai offert la visite du [porte-avions] Foch. Il ne savait pas où je l'emmenais. Quand on est arrivé à Toulon, il a été reçu par toute l'amirauté. Seulement là, il est resté à discuter avec les chefs de cuisine. Il voulait savoir comment ils pouvaient servir 1500 repas. L'armement, tout ça, il s'en fichait. Mais la cuisine, ça, ca le passionnait".