Sorti il y a 43 ans, ce film de Gene Hackman complètement oublié et même classé X fut un gros échec en salle, mais il mérite une sérieuse découverte
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Réalisé par Nicolas Roeg, "Eurêka" est une oeuvre tout à fait étonnante, mêlant plusieurs genres, entre épopée, mélodrame, et thriller, sans jamais s'y enfermer complètement. Une pépite oubliée qui mérite une sérieuse découverte.

JF Productions

Cinéaste vénéré par les cinpéhiles mais totalement méconnu du grand public, Nicolas Roeg, décédé en 2018 à l'âge de 90 ans, fut l’un des cinéastes britanniques les plus influents de son époque. Ancien directeur de la photographie sur des films comme Fahrenheit 451 et Loin de la foule déchaînée, il apporta à la réalisation un sens du cadre et de la couleur exceptionnel dès son passage derrière la caméra.

Avec Performance (1970), La Randonnée (1971), Ne vous retournez pas (1973) et L'homme qui venait d'ailleurs (1976), il signait une série de films fascinants et visionnaires. Sa marque de fabrique : un montage fragmenté, où les scènes ne suivent pas l’ordre chronologique, obligeant le spectateur à reconstituer lui-même le récit — une approche du temps et de la mémoire qui a redéfini la grammaire du cinéma contemporain, au point de rivaliser avec l’héritage d’Orson Welles ou de Stanley Kubrick.

Son goût du risque s’étendit aussi au casting : il révèla des musiciens comme acteurs, notamment Mick Jagger et David Bowie, brouillant les frontières entre cinéma et culture pop. Bien que ses films n’aient que rarement séduit le grand public, ils ont souvent été salués par la critique et sont devenus des classiques cultes. Son influence, elle, reste immense : Christopher Nolan, Paul Thomas Anderson, Steven Soderbergh ou Danny Boyle ont tous reconnu leur dette envers lui.

Gene Hackman chercheur d'or

Si La Randonnée et Ne vous retournez pas sont ses films les plus connus (et deux chefs-d'oeuvre, soit dit en passant), Eurêka, sorti en 1984 chez nous (et 1983 aux Etats-Unis), n'a malheureusement pas cette chance, tant l'oeuvre reste totalement méconnue et confidentielle. Elle mérite pourtant une sérieuse découverte.

En voici la bande-annonce...

L'histoire ? Elle débute en Alaska, en 1925. Après quinze années d’échecs dans le froid et la solitude, le prospecteur Jack McCann trouve enfin l’or — pas une simple veine, mais un gisement fabuleux, arraché à la terre gelée. La fortune s’abat sur lui comme une malédiction déguisée en miracle.

Vingt ans plus tard, McCann règne en monarque paranoïaque sur une île tropicale des Caraïbes rebaptisée Eurêka, forteresse dorée bâtie pour fuir le monde. Mais l’argent n’achète ni la paix ni l’amour : sa femme sombre dans l’alcool, et sa fille Tracy, fougueuse et insaisissable, a épousé Claude, un aristocrate européen au charme trouble que McCann exècre sans pouvoir dire pourquoi.

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Autour de cet empire familial à l’agonie rôdent des prédateurs : une organisation criminelle menée par un homme de main impitoyable et son avocat retors, bien décidés à transformer le paradis de McCann en casino. Face à leurs manœuvres, le vieil homme, retranché dans son orgueil et ses fantômes, refuse de céder un pouce de ce qu’il a payé de son âme...

Inspiré d'une histoire vraie

Basé sur un récit écrit par Marshall Houts, Who Killed Sir Harry Oakes ?, lui-même basé sur un fait divers non résolu, le meurtre de Sir Harry Oakes survenu aux Bahamas en 1943, Nicolas Roeg proposa le projet à David Begelman, dirigeant de MGM / United Artists, et fit appel au scénariste Paul Mayersberg pour l'adaptation.

Roeg et Mayersberg ont développé le scénario pendant deux ans, celui-ci atteignant à un moment jusqu'à 1800 pages. La première version utilisait les vrais noms des personnes impliquées — validée par le service juridique de la MGM bien que la fille d'Harry Oakes fût encore vivante — avant que les auteurs n'optent pour des noms fictifs afin d'éviter tout risque juridique.

Roeg a voulu introduire une dimension surnaturelle : contrairement à une simple histoire de "pauvre devenu riche", son personnage principal est guidé vers l'or par des forces occultes, incarnées par une prostituée voyante. En 1983, Roeg expliquait vouloir réaliser un film qui échappe aux classifications de genre : il souhaitait explorer les différentes formes de l'extase, individuelle et mystique, et refusait que son oeuvre soit enfermée dans une case unique.

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Tensions entre Gene Hackmann et Nicolas Roeg

Au service de son récit, un casting, lui aussi unique : Gene Hackman, toujours aussi impeccable et viscéral, Rutger Hauer, Mickey Rourke, Joe Pesci et Theresa Russell, dans un drame shakespearien où cupidité, jalousie et désir se répondent en échos toujours plus sombres.

Tourné entre fin 1981 et mi 1982 pour 11 millions de dollars, Eurêka fut marqué par des tensions entre Hackman et Roeg. L'acteur, très investi dans la direction artistique et la photographie du film, préférait tourner avec plusieurs caméras simultanément et ne pas dépasser deux prises par scène, alors que Roeg travaillait avec une seule caméra, prenant le temps de composer chaque plan et multipliant les prises sous différents angles.

Mais aussi par les forts remous à la tête de la United Artists, alors que son dirigeant David Begelman fut contraint de prendre la porte de sortie. Quatre autres dirigeants lui succédèrent, totalement indifférent au film et à ses perspectives de distribution. Indécis sur la façon de le commercialiser, United Artists a finalement confié sa sortie à sa filiale MGM/UA Classics.

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Un classement X pour sa violence

Le film sort d'abord à Londres début mai 1983, avec une exploitation en salles de courte durée, bien que quelques projections ponctuelles se soient poursuivies jusqu'en 1984. Aux États-Unis, il reçoit d'abord une classification X de la Motion Picture Association en raison de sa violence graphique. Sa sortie américaine, limitée aux salles d'art et d'essai, n'intervient que plus d'un an après la première londonienne.

Ce fut logiquement un désastre absolu, récoltant à peine 123.572 dollars. En 1984, Nicolas Roeg se lamenta ainsi dans les colonnes du Los Angeles Times, suspectant, à raison, les pontes du studio d'avoir sabordé sciemment son film par manque total d'implication : "Les considérations financières au sein de ce secteur ont transformé le divertissement – qui désigne à l’origine une expérience émotionnelle, intellectuelle, amusante et exaltante – en une simple distraction. Mais peut-être que dans cinq ans, tout cela aura changé, car rien ne dure éternellement".

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Mêlant plusieurs genres, entre épopée, mélodrame, et thriller sans jamais s'y enfermer complètement, ce qui est finalement conforme à ce que souhaitait faire Nicolas Roeg, Eurêka est un conte moderne tout à fait étonnant sur les ravages de la richesse absolue sur un homme qui a tout obtenu, et qui découvre, trop tard, que l’or ne protège de rien.

Sorti chez nous une première fois en DVD il y a déjà 20 ans, il a été réédité sur ce même support six ans plus tard par Potemkine. Il reste toutefois encore inédit en Blu-ray dans nos contrées. Si un éditeur assez charitable pouvait se pencher sur la question, qu'il en soit d'avance remercié.

Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.
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