Mis au service d'un appareil d'état totalitaire et scrupuleusement encadré, le cinéma soviétique a pourtant largement su se mouvoir dans ce carcan pour produire nombre de chefs-d'oeuvre absolus. Il faut dire que, parfois armé de ressources pas loin d'être illimitées et d'une inventivité folle, certains cinéastes russes ont donné le meilleur d'eux mêmes pour des oeuvres qui ont marqué l'Histoire du cinéma.
C'est le cas de Mikhail Kalatozov; un cinéaste vénéré (entre autre) par Scorsese, qui fit redécouvrir au monde son film révolutionnaire (dans tous les sens du terme) Soy Cuba, aux cadrages complètement fous.
Tatiana Samoilova, la "Audrey Hepburn russe"
Sorti en 1958, Palme d'or au Festival de Cannes et parvenant à séduire pas moins de 5,4 millions de spectateurs -soit le 3e plus gros succès jamais observé au box office français pour un film palmé-, son filmQuand passent les cigognes est une pure merveille de mélodrame et de sensibilité, portée à bout de bras par la sublime Tatiana Samoilova, surnommée la "Audrey Hepburn russe".
L'histoire ? Elle débute à Moscou, en 1941. Veronika et Boris sont éperdument amoureux. Mais l’Allemagne envahit la Russie, Boris s’engage et part sur le front. Mark, son cousin, évite l’enrôlement et reste auprès de Veronika qu’il convoite lui aussi. Sans nouvelles de son fiancé, dans le chaos de la guerre, la jeune femme finit par épouser Mark à contrecoeur. Espérant retrouver Boris, elle s’engage comme infirmière dans un hôpital de Moscou et découvre l’horreur du conflit...
Réalisé pendant la (brève) période de libéralisation qui a suivi la mort de Joseph Staline, Quand passent les cigognes a représenté le premier succès international du cinéma soviétique après la Seconde Guerre mondiale.
Tournant le dos au réalisme socialiste, Kalatozov livre une oeuvre aux images expressionnistes, parfois presque surréalistes, emballées grâce à des mouvements de caméra et de plans-séquences prodigieux qui sont encore disséqués dans les écoles de cinéma.
Mosfilm
"Je suis bouleversé et je me dis, voilà le métier que je vais faire"
Le film a eu, comme sur nombre de cinéastes d'ailleurs, un très profond impact sur Claude Lelouch, qui s'en est expliqué dans un long et passionnant entretien réalisé en 2024 pour l'INA. Balayant sa carrière, il raconte avoir été un témoin privilégié du tournage du film, à l'époque où il était un jeune reporter parti en Russie tenter de tourner des images. C'est même le film qui a déclenché en lui l'envie de faire du cinéma.
"Je pars à Moscou, c'était pendant l'été 1957, et ça va changer ma vie. Et encore une fois, le hasard a toujours eu du talent dans ma vie. Le chauffeur de taxi, que j'avais soudoyé à Moscou pour me promener un petit peu, me dit : "J'ai un pote à moi qui est machino, qui travaille au studio Mosfilm, et si vous voulez, on peut aller passer la journée au studio Mosfilm, vous allez voir un peu le cinéma russe".
Et je crois que ce jour a été un des plus beaux jours de ma vie, puisque j'arrive au studio Mosfilm, sur le plateau de Quand passent les cigognes. [...] Il y avait un décor colossal, avec un escalier incroyable qui avait été construit en studio, une caméra qui montait à l'intérieur de l'escalier sur une vis sans fin. Et Mikhaïl Kalatozov qui bredouillait 2-3 mots de français, me prend en sympathie. Je lui demande si je peux faire le making-of de cette journée. Il me laisse faire. [...]
Le soir, Mikhaïl Kalatozov m'emmène dans sa salle de montage. [...] Et il me montre une heure de Quand passent les cigognes. Je suis en larmes. Je suis bouleversé et je me dis, voilà le métier que je vais faire. Ce jour-là, je suis passé de reporter à metteur en vie. Je dis metteur en vie parce que metteur en scène, c'est plus pour le théâtre. Et donc, ce jour-là, j'ai dit : "Voilà, le cinéaste amateur que je suis va faire de la mise en vie". Je ne sais pas pourquoi je dis ça. Je suis bouleversé.
Je rentre à Paris. J'ai 20 ans. Je ne connais pas le patron du Festival de Cannes, Favre Le Bret. Et je l'appelle. Je lui dis : "Écoutez, je rentre de Moscou. Je viens de voir un film sublime. Il faut que vous le preniez au festival de Cannes". Il a pris Quand passent les cigognes, qui a eu la Palme d'Or. Donc je ne m'étais pas trompé ce jour-là".
Mosfilm
Toujours est-il que si le public russe réserva un accueil triomphal au film, certains responsables et critiques dans la ligne du Parti communiste soviétique ont reproché à l'oeuvre de privilégier le destin individuel sur l'idéal patriotique et collectif, et de donner un rôle central à une héroïne qui trompe son fiancé parti au combat. La fin a aussi fait débat : elle a été rendue plus positive, avec Véronika distribuant des fleurs aux soldats qui reviennent et exprimant sa foi dans l'avenir. Cette conclusion a permis de concilier le drame personnel et le discours officiel.
Loin d'être une oeuvre purement propagandiste, antimilitariste, d'un lyrisme étourdissant, Quand passent les cigognes mérite tous les éloges. A voir en VOD, ou en DVD/Blu-ray.