Atteindre les cent films ? En 1976, la question se pose encore pour Jean Gabin. Lorsque le journaliste Frédéric Rossif l’interroge sur cette perspective à la fin de leur entretien, l’acteur de 71 ans vient de tourner son 94e long-métrage. Pour continuer, explique-t-il, encore faudrait-il lui proposer des histoires intéressantes, avec des rôles principaux destinés à des hommes de son âge.
Ce film sera pourtant le dernier. Dans L’Année sainte, une comédie réalisée par Jean Girault, Gabin partage l’affiche avec Jean-Claude Brialy. Cette coproduction franco-italienne l’a également conduit à rencontrer les journalistes de l’autre côté des Alpes. Une expérience qu’il raconte à Rossif avec son franc-parler habituel.
La ponctualité, une leçon apprise avec Julien Duvivier
Pour comprendre son agacement, il faut revenir à une règle à laquelle Jean Gabin tient particulièrement : respecter les horaires. Une discipline qu’il attribue à Julien Duvivier, avec lequel il a tourné sept films.
De Maria Chapdelaine, en 1934, à Voici le temps des assassins, en 1956, leur collaboration a notamment donné naissance à La Belle équipe et Pépé le Moko. Des années plus tard, les exigences du cinéaste restent manifestement bien ancrées dans les habitudes de son interprète. Gabin n’apprécie donc pas qu’on lui reproche d’être en retard : il arrive à l’heure qu’on lui a indiquée.
Un cocktail accepté pour ne pas passer pour un “teigneux”
Tout commence par une invitation qui paraît assez simple. On annonce au comédien une réception réunissant quelques journalistes et des représentants de l’ambassade de France. Soucieux de ne pas alimenter sa réputation de caractère difficile, il accepte.
“On me dit : ‘Mardi il y aura un petit cocktail et il y aura des gens de l’ambassade de France et quelques journalistes italiens et français.’ Alors je dis : ‘Je vais y aller’ parce qu’on me dit ‘ambassade de France’, si j’y vais pas, ils vont encore raconter que je suis un teigneux... J’connais ma réputation depuis l’temps.”
INA
D’abord prévu le mardi, le rendez-vous est avancé au lundi. Jean Gabin doit s’y présenter à 19h30. Lorsqu’il arrive avec son épouse et Jean-Claude Brialy, la réception annoncée a cependant une tout autre allure, comme il le confie à son interlocuteur :
“J’arrive, mon vieux - pas tout seul, avec Brialy pis ma femme qui était avec moi - et je rentre dans un truc comme si c’était vraiment une conférence de presse diplomatique. Il n’y avait personne de l’ambassade, juste des journalistes italiens, une cinquantaine (...), et les gars et surtout les bonnes femmes renaudent quand j’arrive. Je me dis : ‘Ça commence bien.’”
Deux heures de décalage et un accueil glacial
L’hostilité des journalistes trouve rapidement son explication : eux ont été convoqués à 17h30. Sans le savoir, l’acteur se retrouve donc face à une assemblée qui l’attend depuis deux heures. Une erreur d’organisation dont il fait les frais et qu’il relate sans cacher son irritation.
“Et tu sais à quelle heure il les avait convoqués ? À 5 heures et demi ! Ils attendaient depuis 5 heures et demi et moi comme une bonne pomme, je me suis amené il était 7 heures et demi comme on m’avait dit. Ça a été houleux. (...) Rien n’était de ma faute, et j’me suis fait engueuler en arrivant. (...) Mais moi, régime Duvivier. J’ai été dressé par Duvivier : l’heure c’est l’heure !”
Cette archive garde ainsi la trace d’un Gabin toujours aussi expressif, capable de faire revivre un rendez-vous raté avec quelques mots et toute sa gouaille.
L’année 1976 sera celle de ses derniers grands rendez-vous avec le public. Le 3 avril, il préside la première cérémonie des César. Vingt jours plus tard, le 23 avril, L’Année sainte sort en salles. Le 15 novembre, Jean Gabin s’éteint à Neuilly-sur-Seine des suites d’une leucémie, à 72 ans. Le cap des cent films évoqué avec Frédéric Rossif ne sera jamais atteint.
L’Année sainte, le dernier film de Jean Gabin, est à revoir en VOD.