"Je voulais que ce soit un opéra visuel" : 44 ans après, la musique de ce film culte reste toujours un monument indépassable
par Olivier Pallaruelo
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"Conan le barbare" de John Milius ne serait pas devenu le chef-d'oeuvre absolu qu'il est sans la fabuleuse bande originale composée par Basil Poledouris, dont le thème, mythique, est resté dans toutes les mémoires.

N'y allons pas par quatre chemins : Conan le barbare est LE film qui a fait connaître l'Heroic Fantasy au grand public (et même, si on veut être encore plus pointue, le sous genre du Sword & Sorcery). Et quel film ! 44 ans après sa sortie, le constat est toujours le même : Arnold Schwarzenegger était vraiment né pour incarner celui qui, un jour, "deviendra roi de ses propres mains".

Nul autre que John Milius a su capter avec autant d'acuité l'essence et l'âme de l'univers du personnage créé par Robert E. Howard, même si le cinéaste a projeté sur notre Arnie préféré une vision toute personnelle du mythe du surhomme.

"La musique devait être le sang qui coulait dans les veines de Conan"

Lorsqu’en 1982, le public pénètre dans les salles obscures pour découvrir l'adaptation cinématographique de l'oeuvre de l'écrivain, il ne s’apprête pas seulement à assister à la naissance d'un mythe physique. Il s'apprête aussi à recevoir un choc esthétique et auditif d'une violence inouïe.

Au coeur de cette réussite colossale se trouve une partition entrée dans la légende : celle du compositeur américain d’origine grecque Basil Poledouris. "Je voulais que ce film soit une oeuvre totale. Un opéra visuel. À mes yeux, la musique n’était pas un simple fond sonore, elle devait être le moteur même de l’action, le sang qui coulait dans les veines de Conan" dira plus tard le cinéaste.

Une complicité fraternelle sur les bancs de l'université

L’histoire de la bande originale de Conan le Barbare commence bien avant que le premier coup de manivelle ne soit donné sur le tournage. Elle s’enracine dans les années d’études de deux hommes : le réalisateur John Milius et le compositeur Basil Poledouris. Tous deux s'étaient rencontrés à l'Université de Californie du Sud (USC) au milieu des années 60, partageant un amour commun pour le cinéma épique, la mythologie et la grandeur de l'histoire humaine.

Comme l'expliquait Basil Poledouris dans une passionnante interview accordée à UnderScores :

"John et moi étions tous les deux étudiants à l'USC, et quand nous y étions, nous sommes devenus de très bons amis de surf. [...] Nous avions ce genre de relation où il écrivait des idées, des histoires, et me les racontait. J'étais assis au piano, dans mon appartement, et pendant qu'il parlait, j'inventais des mélodies pour l'accompagner".

Lorsque John Milius s'empare du projet Conan, son choix pour la musique est immédiat. Contrairement aux pratiques hollywoodiennes standards où le compositeur est engagé à la toute fin pour "boucher les trous", Poledouris est intégré dès l'étape des premiers storyboards.

"Quand John a écrit Conan, je connaissais déjà le scénario et j'avais fini trois ou quatre des thèmes majeurs avant même qu'il ne parte en Espagne pour tourner le film" raconte Poledouris. "Je les jouais au piano sur une cassette, et John prenait la cassette pour la donner à l'équipe du son".

Cette implication précoce permet au compositeur d'imprégner son esprit des paysages désolés, de la violence barbare et de la spiritualité primitive du film. La partition et le film vont ainsi grandir et se développer de manière symbiotique.

Universal Pictures

L'art de l'opéra barbare : un film presque muet

Le choix artistique le plus radical de John Milius a été de limiter drastiquement les dialogues. Dans un film d'action de plus de deux heures, les échanges de répliques sont rares, et les trente premières minutes du métrage sont presque totalement muettes. Ce vide verbal laissait un espace gigantesque à combler. Dans un entretien d'époque, Basil Poledouris confiait l'immensité de la tâche :

"C'était toujours dans l'esprit de John que Conan serait de la musique continue — un peu comme un opéra. Du premier photogramme de la première bobine jusqu'à la fin de la séquence de la Roue de la Douleur, vers le milieu de la troisième bobine, c'est une seule et unique longue piste musicale ininterrompue. J'étais terrifié quand j'ai réalisé cela pour la première fois".

La musique n'avait plus pour simple fonction de souligner l'action ; elle devait porter la narration à elle seule. À l'instar d'un opéra de Richard Wagner, chaque personnage, chaque concept mystique allait posséder son propre leitmotiv.

La résistance face aux sirènes de la Pop

Le parcours pour imposer cette vision n'a pas été sans embûches. Le puissant et influent producteur du film, Dino De Laurentiis, avait une vision radicalement différente pour la bande-son.

En phase avec l'époque du début des années 1980, il souhaitait une bande originale moderne, teintée de pop, de rock commercial ou de synthétiseurs à la mode. Mais John Milius s'y est opposé avec la plus grande fermeté, insistant pour imposer son ami de toujours à la production. Il voulait une force orchestrale brute, païenne et intemporelle, comme le relate l'entretien John Milius on working with Basil Poledouris accordé à Soundtrack Magazine en 1997 :

"Dino voulait du rock 'n' roll. Il pensait que cela ferait vendre des disques et attirerait les adolescents. Je lui ai dit : "Pas question. Conan est un guerrier de l'âge de bronze. Il a besoin de tambours, de trompettes et de voix divines. Il a besoin d'un orchestre qui fait trembler la terre" commente Milius.

Ce à quoi Poledouris ajoute : "John voulait que la musique donne l'impression que le film était un rituel en préparation depuis 10.000 ans".

Milius obtient gain de cause. Poledouris aura les coudées franches pour bâtir son temple symphonique, à l'abri des exigences commerciales de la production.

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L'art de la forge : des thèmes gravés dans l'acier

Pour composer la partition, Basil Poledouris veut revenir à une esthétique brute, médiévale et païenne, analysée en détail dans un excellent billet publié en 1996, A Critical Appreciation of John Milius's Conan, sur le site The Barbarian Keep.

"Fondamentalement, ce que j'ai tenté de faire avec les harmonies a été de débuter avec des harmonies très clairsemées, très ouvertes, à la construction primitive, pour conférer une impression, pas vraiment de sauvagerie, mais d'une histoire ancienne, d'une préhistoire" raconte Poledouris.

C'est là que se place le thème, absolument culte, Anvil of Crom, qui ouvre le film. L'un des plus célèbres de l'Histoire du cinéma, pour un des plus fabuleux génériques d'ouverture de film jamais réalisé. Pour traduire visuellement et musicalement le processus de fabrication de l'épée par le père de Conan, Poledouris imagine un martèlement rythmique impitoyable.

Le revoici, pour le plaisir...

Dans cet extraordinaire thème musical, le compositeur fait appel à un mur de son composé de 24 cors d'harmonie jouant à l'unisson, soutenus par des timbales titanesques. Le rythme imite le bruit du marteau frappant l'enclume, créant une atmosphère de puissance mythologique.

Contrairement à la brutalité d'ouvrir le film par des percussions, le somptueux thème principal de Conan, Riddle of Steel ("le secret de l'acier") est d'une profonde mélancolie. Poledouris l'a composé d'une manière très intime en s'asseyant simplement avec une guitare acoustique, cherchant la mélodie la plus simple et la plus ancienne possible, comme si elle avait été transmise de génération en génération par des ménestrels.

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L'une des scènes les plus marquantes du film est l'attaque du village de Conan par les cavaliers de Thulsa Doom. À l'origine, John Milius utilisait le célèbre Carmina Burana de Carl Orff sur ses pistes de travail temporaires.

Cependant, peu de temps avant le mixage, le film Excalibur de John Boorman sort en salles en utilisant abondamment cette même oeuvre de Carl Orff. Milius appelle alors Poledouris en catastrophe pour qu'il compose une pièce originale s'en inspirant grandement, mais dotée d'une identité propre.

Le compositeur relève le défi en s'inspirant de la structure du Dies Irae ("jour de colère"), le chant grégorien de la messe des morts. Il compose Riders of Doom, une pièce chorale apocalyptique où les voix du choeur scandent des phrases en latin d'une noirceur absolue, imitant le galop destructeur des cavaliers du serpent.

Revoici les deux thèmes musicaux..

L'un des thèmes musicaux du film, Funeral Pyre ("le bûcher funéraire"), morceau tragique qui accompagne les adieux à la compagne de Conan, Valeria, est quant à lui né d'un véritable traumatisme nocturne, comme le raconte Poledouris dans Conan Unchained, le making of du film :

"J'avais fait un rêve la nuit d'avant. Ma femme et mes deux filles étaient parties à Florence, et j'avais rêvé qu'elles y étaient mortes. J'avais cette image de la mort vêtue d'une capuche avec des cordes en guise de visage... Je m'en souvenais de manière extrêmement vivante. C'est en grande partie pour cela que je l'ai écrit de cette façon, car je l'ai composé dès le lendemain matin".

Revoici le thème...

"Il faut que ce soit plus païen !"

L'enregistrement de la partition se déroula à Rome à la fin de l'année 1981. Pour donner vie à sa vision, Poledouris réunit un orchestre de 90 musiciens issus de l'Académie nationale de Sainte-Cécile et de l'Orchestre de la RAI, ainsi qu'un choeur de 24 chanteurs.

La direction fut physique : le compositeur ne parlant pas italien, il dû s'adresser aux musiciens par l'émotion pure. John Milius veillait également au grain, s'assurant que la tonalité reste farouchement éloignée des liturgies chrétiennes :

"Quand nous étions sur le plateau d'enregistrement, à chaque fois qu'on arrivait à un passage qu'il n'aimait pas, John croisait les avant-bras pour former une croix et s'écriait : "Trop chrétien ! Il faut que ce soit plus païen !" Alors, je modifiais l'écriture".

Plus de quatre décennies plus tard, le constat relève de l'évidence : Poledouris, qui nous a hélas quitté en 2006 à l'âge de 61 ans, a plus que largement contribué à donner vie aux rumeurs de l'Âge Hyborien, un monde préhistorique de sang, de fureur et de sorcellerie, en signant rien de moins qu'un monument absolument indépassable de la musique de film.

Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.
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