58 ans après, on utilise encore cette réplique culte, prononcée par Jean Gabin et entrée dans le langage courant
par Vincent Formica
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Signée Michel Audiard et immortalisée par Jean Gabin, cette réplique est devenue un monument de la gouaille française. Mais derrière cette saillie légendaire se cache une anecdote savoureuse ! Retour sur une formule passée dans le langage courant.

Mis en scène par George Lautner, avec un certain Michel Audiard aux dialogues, Le Pacha est porté de main de maître par le légendaire Jean Gabin. Ce dernier incarne le redoutable commissaire divisionnaire Louis Joss, dit "Le Pacha". À six mois de la retraite, il voit son quotidien brutalement bouleversé par un braquage d'une violence inouïe.

Le Pacha
Le Pacha
De Georges Lautner
Avec Jean Gabin, Dany Carrel, Jean Gaven
Sortie le 14 mars 1968
Spectateurs
3,8
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Un récit légendaire

Une cargaison de diamants est dévalisée en plein jour, laissant derrière elle plusieurs cadavres, dont celui de l'inspecteur Albert Gouvion, ami de longue date et presque un frère pour Joss. Rapidement, l'enquête révèle une réalité amère : rongé par des soucis d'argent et manipulé par une demi-mondaine, Gouvion était de mèche avec le gang mené par le redoutable Marcel Quinquin.

Pire encore, pour ne rien partager du butin, Quinquin élimine méthodiquement ses complices les uns après les autres. Ecoeuré par la trahison mais dévasté par la disparition de son ami, Joss refuse de laisser ce massacre impuni. Conscient des lourdeurs et de l'impuissance des procédures judiciaires face à un tueur aussi retors, le vieux flic choisit d'emprunter une voie bien plus sombre.

Déterminé à faire justice lui-même, il monte une machination machiavélique consistant à monter les truands parisiens les uns contre les autres. Dans une ambiance crépusculaire rythmée par la musique de Serge Gainsbourg et les répliques acérées de Michel Audiard, Le Pacha orchestre une guerre des gangs sans pitié jusqu'au règlement de comptes final.

Une formule tirée du film reste l'un des morceaux de bravoure les plus mémorables de Michel Audiard, orfèvre du verbe et de la saillie cinglante. S’il est un virtuose de la langue populaire française dont les bons mots ont traversé les décennies sans prendre une ride, c’est bien Michel Audiard.

Parmi son arsenal de formules assassines, une phrase brille d'un éclat tout particulier : "Quand on mettra les cons sur orbite, t'as pas fini de tourner." Prononcée avec le flegme inimitable de Jean Gabin, cette saillie est devenue l'hymne absolu de la répartie désabusée.

Quand on mettra les cons sur orbite, t'as pas fini de tourner.

Mais comment ce tacle est-il né, et comment a-t-il conquis la culture populaire ? Contrairement à une croyance populaire qui attribue parfois cette réplique aux Tontons Flingueurs, c’est bien dans Le Pacha que cette formule retentit pour la première fois.

Gaumont

Une scène devenue mythique

Jean Gabin y incarne donc le commissaire Joss, un flic fatigué, intègre et cynique, proche de la retraite. Face à lui, des truands d'envergure, mais aussi des subalternes médiocres qui l'exaspèrent au plus haut point.

Dans la séquence contenant la fameuse réplique, Joss se tient aux côtés de l'inspecteur Albert Gouvion (joué par le truculent Robert Dalban), qui est à la fois son subordonné et son ami d'enfance. Gouvion s'est bêtement laissé corrompre par le Milieu et vient de survivre de justesse à une attaque au bazooka qui a coûté la vie à ses collègues.

Au cours de la discussion, Albert tente de noyer le poisson et demande avec culot : "Si c'est un interrogatoire, qu'est-ce que tu attends pour faire monter les sandwichs et de la bière ? À quoi tu penses ?" Joss le fixe et lui assène calmement : "J'pense que quand on mettra les cons sur orbite, t'as pas fini de tourner."

Gabin délivre la ligne avec une sobriété chirurgicale. C’est précisément ce contraste entre la violence de l'insulte et le flegme absolu de son interprétation qui va graver la réplique dans le marbre du cinéma français.

Une métaphore spatiale entrée dans l'Histoire

Si cette réplique est devenue absolument culte, c'est d'abord parce qu'elle s'ancre parfaitement dans son époque. Au début des années 1960, la course à l'espace entre les États-Unis et l'URSS bat son plein. Spoutnik est dans toutes les têtes, et envoyer des êtres vivants sur orbite est le grand défi technologique du moment.

Audiard s'empare de cette obsession moderne pour créer une métaphore d'une drôlerie féroce : la bêtise humaine est si vaste qu'elle mérite son propre programme spatial. Au-delà du contexte historique, c'est l'universalité de la cible qui explique son impact culturel durable.

Le "con" d'Audiard n'est pas un méchant, c'est un importun, un médiocre, une figure universelle que chacun d'entre nous croise au quotidien. Par ailleurs, le coup de génie du scénariste ne vient pas de la science, mais du quotidien.

Michel Audiard lui-même, comme on peut le constater dans cette vidéo, attribuait la paternité de cette célèbre formule à... un chauffeur de taxi parisien.

L'auteur l'avait entendue dans la rue, l'avait mémorisée, puis l'avait magnifiée en la confiant à la voix d'or de Gabin. Ce qui est savoureux, c’est que Michel Audiard assumait pleinement cette façon de travailler.

L'artiste disait qu’un dialoguiste était avant tout un voleur de mots. Il puisait dans les conversations entendues dans la rue, les taxis, les bistrots ou les restaurants, puis transformait ces trouvailles en répliques de cinéma.

Gaumont

Un héritage éternel

Dans ses propres mémoires, On aura tout vu, le réalisateur Georges Lautner rend d'ailleurs hommage à ce sens de la formule d'Audiard, celui qui sait si bien capter l'esprit populaire. Le réalisateur place cette phrase au panthéon des répliques de Michel Audiard aux côtés d'autres grands classiques sur la bêtise humaine.

Aujourd'hui, la réplique a totalement échappé au cadre du 7ème art. On la retrouve citée dans les débats politiques, brandie sur des pancartes de manifestations, ou partagée sous forme de mèmes sur les réseaux sociaux.

Elle résume à elle seule l'esprit de la comédie dramatique à la française des années 60 : un mélange d'élégance littéraire, d'argot parisien et d'une tendre misanthropie.

58 ans plus tard, alors que l'humanité rêve toujours d'envoyer des touristes dans l'espace, la prophétie de Michel Audiard et Jean Gabin reste d'une brûlante et savoureuse actualité.

Vincent Formica
Vincent Formica
-Journaliste cinéma
Bercé dès son plus jeune âge par le cinéma du Nouvel Hollywood, Vincent découvre très tôt les œuvres de Martin Scorsese, Coppola, De Palma ou Steven Spielberg. Grâce à ces parrains du cinéma, il va apprendre à aimer profondément le 7ème art, se forgeant une cinéphilie éclectique.
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