L'histoire d'Hollywood est jalonnée de légendes et de mystères, mais peu d'anecdotes sont aussi fascinantes que celle de la "Cité du Pharaon" engloutie sous les sables californiens. En 1923, le réalisateur visionnaire Cecil B. DeMille entreprend le tournage d'une œuvre qui va redéfinir à tout jamais l'ambition et la démesure de l'industrie cinématographique : Les Dix Commandements.
Chef-d'œuvre fondateur du cinéma muet, ce film n'a pas seulement posé les jalons du péplum biblique, il a véritablement inventé le concept de "blockbuster" à grand spectacle. Son importance dans l'Histoire du septième art est colossale : en repoussant les limites techniques, logistiques et artistiques de son époque, DeMille a prouvé que le cinéma pouvait rivaliser avec l'opéra ou la littérature classique en termes de fresque épique. L'impact de cette première version fut si retentissant qu'il incita le réalisateur à en produire un remake monumental en couleur, trente-trois ans plus tard, en 1956.
Le gigantisme d'une production hors norme
Pour ressusciter l'Égypte antique, DeMille n'a fait aucune concession. Fuyant les studios trop étroits, la production a migré à près de 300 kilomètres au nord de Los Angeles, dans le décor naturel et désertique des dunes de Guadalupe-Nipomo.
Là, une armée de bâtisseurs et d'artisans a érigé l'un des décors les plus vastes jamais construits pour un film. Les chiffres de l'époque donnent le vertige : la colossale "Cité du Pharaon" était ceinte d'immenses portes de temple et d'une majestueuse allée centrale ornée de 21 énormes sphinx en plâtre Art Déco.
La démesure est totale : la tête d'un seul de ces sphinx pèse à elle seule près de 135 kilos. Ce chantier titanesque a nécessité l'intervention de milliers de figurants, des tonnes de matériaux, et s'est imposé comme une véritable prouesse architecturale.
The Film Foundation
Un tombeau de sable
Mais une fois les caméras éteintes, un problème logistique de taille s'est posé. Que faire de cette montagne de plâtre et de bois ? La légende hollywoodienne raconte que DeMille, refusant de s'acquitter des coûts exorbitants du démantèlement et du transport, et ne voulant surtout pas que des réalisateurs rivaux "pillent" son chef-d'œuvre pour de futurs films à bas budget, a ordonné que le décor soit purement et simplement dynamité et enterré sur place.
Lentement, les vents du Pacifique ont fait leur œuvre, recouvrant les vestiges sous le sable mouvant. Au cours des années 1920, de nombreux riverains se sont servis dans ce cimetière de plâtre, récupérant quelques sphinx pour décorer la devanture d'un club de golf local ou pour s'en servir de cibles de tir, avant que les dunes ne scellent définitivement le site.
Paramount Pictures
L'archéologie au chevet du cinéma
Il aura fallu près d'un siècle pour que ces ruines de celluloïd revoient la lumière du jour, fouillées avec la même rigueur que de véritables vestiges égyptiens. Depuis 2012, comme le rapporte cet article du journal The Independent, des archéologues se sont acharnés à excaver ce site. L'entreprise fut coûteuse — chaque campagne de fouille s'élève à plus de 135.000 dollars — et complexe, régulièrement freinée par la météo ou les périodes de nidification d'oiseaux menacés.
Pourtant, le jeu en valait la chandelle. L'équipe a réussi l'exploit d'extraire des sables une tête de sphinx de 135 kilos miraculeusement préservée. L'émotion fut vive pour le directeur du centre archéologique local, qui a pu observer à l'œil nu les empreintes digitales des artistes de 1923 laissées dans le plâtre, ainsi que les crins de chevaux utilisés pour en lier la matière.
Un démantèlement très (trop) cher
Le démantèlement d'un décor de cinéma coûte souvent très cher. Par manque de temps, d'argent, ou simplement par praticité, de nombreux réalisateurs ont préféré laisser leurs constructions colossales sur place.
Parmi les cas les plus fameux, on peut citer les décors de Tatooine du premier Star Wars, construits en plein désert tunisien. Le décor sous-marin d'Abyss de James Cameron, tourné à l'intérieur d'une centrale nucléaire inachevée et abandonnée en Caroline du Sud. Pendant plus de 15 ans, des explorateurs urbains ont pu le visiter clandestinement, avant que le site ne soit finalement détruit en 2007 pour des raisons de sécurité.
Ou encore les décors du premier volet des aventures de Jack Sparrow, pour lequel l'équipe a transformé la baie de Wallilabou Bay, située dans l'archipel de Saint-Vincent-et-les-Grenadines, afin de recréer la colonie britannique de Port Royal. À la fin du tournage, les façades en plâtre et en bois, les faux canons et les pontons ont été laissés sur la plage. Bien que très abîmés par le climat tropical, ces vestiges continuent d'attirer les curieux.