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    Maren Ade, réalisatrice de Toni Erdmann : "Il faudrait plus de femmes réalisatrices"
    Par Léa Bodin — 17 août 2016 à 15:00

    Aujourd'hui sort dans les salles Toni Erdmann, le chouchou du public et de la presse au dernier Festival de Cannes. Nous nous sommes entretenus avec Maren Ade, la réalisatrice de ce très joli film.

    Komplizen Film

    AlloCiné : Comment est né ce projet ? Qu’est-ce qui vous a inspiré cette histoire, cette relation entre ces deux personnes ?

    Maren Ade : Je n’avais pas encore le scénario, mais j’avais l’idée de la relation entre un père et sa fille. Je voulais montrer que parfois, la famille est quelque chose de très statique, où chacun est cantonné à son rôle, même si chacun, enfant ou parent, ne se sent pas forcément à sa place. Être parent, cela peut être une prison, on est parfois enfermé dans des rituels. J’avais aussi l’idée du jeu de rôle, où père et fille pourraient se rencontrer à nouveau. Pour le personnage de Winfried, mon père m’a beaucoup inspirée. Comme lui, il aime énormément plaisanter, jouer, il a un répertoire immense. Et il y a beaucoup d’infos sur Internet sur les gens qui font des farces ! La famille peut être un excellent auditoire pour ce genre de « comédiens improvisés ». Un jour, j’ai donné à mon père de fausses dents que j’avais eues à l’avant-première du premier Austin Powers, je me suis dit qu’il pourrait en faire bon usage. C’est un autre élément inspiré du réel. Il les mettait souvent lorsqu’il avait quelque chose de très sérieux à dire. Le reste, c’est de la fiction. Pour Toni, je me suis aussi intéressée aux comédiens qui ont des alter ego. Andy Kaufman par exemple, et son alter ego Tony Clifton. C’était très radical pour l’époque, il restait très longtemps dans son personnage. Il était à la limite et on avait l’impression qu’il oubliait presque qu’il n’était pas ce type. 

     

    Pour Winfried, c’est un moyen de s’affranchir de lui-même, de sa tristesse et de sa dépression par exemple ?

    Oui, et il se libère aussi de son rôle de père, d’une certaine manière. Il devient un étranger, il peut être beaucoup plus honnête sur toutes les choses qu’il n’aime pas dans la vie de sa fille. D’un côté, il fuit, se cache derrière le personnage de Toni, mais en même temps il est plus authentique, plus fidèle à ses vraies opinions. Il me semble aussi que cela lui permet de se rapprocher une dernière fois de qui il était lorsqu’il était plus jeune.

    Huit ans se sont écoulés depuis votre dernier film, Everyone Else. Que s’est-il passé entre-temps ?

    Toni Erdmann m’a pris énormément de temps. Je pense que sur ces huit ans, cinq ou six ont été consacrés à ce film. L’écriture a duré un an et demi, le montage environ un an... J’ai également travaillé comme productrice entre les deux films. Nous sommes trois à travailler dans la société de production, ça ne me prend pas tant de temps que cela, mais j’ai quand même été très investie sur le film d’Ulrich Köhler (son mari à la ville, ndlr), La Maladie du sommeil, qu’on a tourné en Afrique. C’est du luxe de pouvoir prendre autant de temps pour faire un film, je n’ai jamais eu à respecter de deadline. J’ai pu écrire et réécrire le scénario jusqu’à ce que j’en sois satisfaite.

    Makna presse
    Maren Ade, réalisatrice de Toni Erdmann.

    Votre film est très naturaliste, notamment dans l’interprétation. Avez-vous laissé la part belle à l’improvisation, ou tout était déjà très écrit ?

    Cela dépend de la scène, du moment. Il m’arrive de laisser la place à l’improvisation, mais je ressens assez souvent le besoin de rester proche du texte. C’est à 95% le script. Mais j’aime travailler dans un esprit d’improvisation. Pour la scène de la fête « à poil », les possibilités étaient infinies pour Sandra (Hüller) sur la façon d’interpréter la séquence, elle était assez libre. C’est surtout au cours des répétitions que nous avons pu tester différentes choses. C’était important pour moi de répéter dans l’appartement. Les autres acteurs et le Kukeri (costume traditionnel bulgare, ndlr) attendaient derrière la porte pour que Sandra puisse faire des essais. L’acteur qui joue le patron d’Inès est arrivé en retard de l’aéroport et lorsqu’il a frappé à la porte, Sandra était presque nue, en sous-vêtements je crois, donc tout le monde était vraiment dans l’ambiance ! Les répétitions étaient aussi très importantes pour le caméraman. C’est de la caméra à l’épaule, très souvent tourné avec une seule caméra : il devait trouver sa place un peu comme un acteur. C’était un peu compliqué à mettre en place car je ne voulais pas d’un style trop documentaire, c’était très chorégraphié, c’était indispensable qu’il y ait un point de vue. 

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    Il était essentiel qu’il y ait une réelle alchimie entre les deux acteurs, comment les avez-vous trouvés ?

    J’ai fait un casting. J’avais besoin de deux comédiens qui puissent fonctionner ensemble aussi bien qu’individuellement. Et pour ce qui est de Winfried, je devais aussi auditionner pour le rôle de Toni ! Peter (Simonischeck) a proposé un Toni absolument parfait. A la fin de l’audition, il a enfilé cette perruque qu’il a dans le film, car on avait laissé traîner quelques vieilles perruques pour improviser un peu. Sandra et Peter se sont très bien entendus, et je pense que c’est aussi lié au fait que ce sont tous deux d’excellents acteurs de théâtre.

    Cette relation père/fille est assez atypique. Inès est déjà complètement émancipée, c’est une businesswoman accomplie, une femme forte, pourtant elle est très sensible et même susceptible lorsqu’il s’agit de son père. Comment êtes-vous parvenue à un équilibre ?

    C’est la raison pour laquelle j’aime tourner les scènes avec différents niveaux d’intensité émotionnelle. Par ailleurs, le montage joue un rôle primordial. J’ai tourné énormément de rushes, près de cent heures, c’était comme une grande base de données d’archives. Lorsqu’ils se disputent, par exemple, c’est parfois très intense. Pour ce genre de scènes, on a fait de nombreuses variations. Sandra est beaucoup dans l’émotion et elle pouvait jouer ce personnage très dur parfois, avec une carapace, mais que l’on peut facilement percer à jour, sans tomber dans le cliché. Son jeu est vraiment subtil et on l’avait bien perçu lors du casting. 

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    A Cannes, les gens ont vraiment reçu le film comme une comédie, le public riait énormément. Pourtant, le film est plutôt doux-amer, parfois vraiment triste. Cela vous a-t-il surpris ?

    Cela me surprend, mais ça me fait plaisir aussi, car c’est difficile de faire rire, c’est un vrai travail. Le film peut être perçu de manière différente selon les conditions dans lesquelles on le voit, aussi. Pour moi, c’est à la fois un drame et une comédie.

    Toni Erdmann était l’occasion d’expérimenter quelque chose de nouveau par rapport à vos précédents films ?

    Oui, surtout avec le genre. La comédie, c’était quelque chose de nouveau pour moi, mais cela était facilité par le fait que c’est Winfried qui joue la comédie pour sa fille, et non moi qui essaie d’amuser le public. Et c’est assez complexe, car il veut être drôle mais pour des raisons un peu tristes, parce qu’il sent qu’elle s’est perdue. Il veut l’emmener quelque part à travers le rire. Pendant le tournage, ça n’avait pas l’air si drôle que ça s’est avéré l’être au montage. 

    Vous avez tourné en Roumanie, le film se passe dans un contexte de restructuration économique… Vouliez-vous que le sous-texte social soit quelque chose de très présent ? Pourquoi la Roumanie ?

    L’idée était que le père avait perdu sa fille dans la mondialisation, donc j’avais besoin qu’elle vive à l’étranger. La Roumanie était intéressante d’un point de vue économique. Après la fin du communisme, la Roumanie a dû vendre énormément, il a fallu faire des sacrifices. Il y a eu beaucoup de projets de restructuration, de nombreuses entreprises étrangères ont été impliquées et très peu de choses appartiennent aux Roumains. Je trouvais curieuse la hiérarchie faite entre les différents pays alors qu’ils font tous partie de l’Union Européenne, par exemple entre l’Allemagne et la Roumanie.

    La question éthique de la restructuration se pose, pour le personnage d’Ines…

    J’ai rencontré des gens qui font ce métier pendant la préparation du film. De l’extérieur, on est très critiques, on ne voit que l’aspect social, le fait que des gens vont être licenciés. Mais pour les consultants qui sont chargés des restructurations et qui doivent envisager la situation d’un point de vue économique, ces licenciements sont un moyen de sauver l’entreprise. C’est très compliqué. On sent qu’Ines a hérité de son père des valeurs des humaines, qu’il lui faut mettre de côté au quotidien dans le cadre de son travail, et il est très difficile pour lui de l’accepter. Par ailleurs, elle considère les opinions politiques de Winfried beaucoup trop simplistes et manichéennes.

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    Ines doit survivre en tant que femme dans un monde d’hommes. Vous aussi, vous êtes une femme dans un milieu d’hommes, celui du cinéma.

    Il y a des similarités. J’occupe une position de pouvoir, comme réalisatrice et productrice. Dans le cinéma, la hiérarchie est très présente et j’essaie d’éviter au maximum d’en dépendre. C’est pour ça que je produis mes films. Il y a de nombreuses femmes qui travaillent sur mes projets, mais je pense qu’il faudrait plus de femmes réalisatrices. En ce moment, il y a un débat en Allemagne sur les quotas, pour l’obtention des subventions. C’est délicat d’imaginer des quotas quand il s’agit d’art, est-ce vraiment la solution ? Mais quand on en vient à l’argent public, c’est sûr qu’il devrait y avoir l’égalité des chances. Instaurer des quotas peut aussi être juste une un moyen de faire bouger les choses, une solution temporaire pour que cela entre dans les mœurs et que dans quelques années, on n’en ait plus besoin.

    Où vous situez-vous dans le cinéma allemand actuel ?

    Je me sens proche des collègues de l’école berlinoise, Valeska Grisebach, Christian Petzold, Ulrich Köhler, Benjamin Heisenberg. C’est le cinéma allemand dans lequel je me reconnais, et que j’aime le plus.

    Et où vous voyez-vous dans les cinq prochaines années ? Avec une Palme d’or ?

    Oh non ! Sur une île ! (rires) Dans cinq ans je pourrais tourner à nouveau, je pense, mais pas avant. Avec Toni Erdmann, j’ai dit tout ce que j’avais à dire. Je n’ai rien à raconter de nouveau pour l’instant, alors je vais prendre mon temps.

    Propos recueillis par Léa Bodin le 16 août 2016, avec Samuel Boujnah. 

    Bande-annonce de Toni Erdmann : 

    Toni Erdmann Bande-annonce VO

     

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