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    Cinéma d'horreur français : pourquoi est-ce si compliqué ?
    Par Léa Bodin — 24 mars 2018 à 19:00

    Pourquoi est-il si compliqué de produire du cinéma de genre en France ? On a mené l'enquête et on en a discuté avec les réalisateurs. Tour d'horizon en quatre actes.

    Wild Bunch Distribution
    Le cinéma d'horreur et la France, c'est (toujours) une histoire compliquée

    Il y a dix ans, le monde du cinéma de genre était secoué dans tout son être par la déflagration Martyrs. Dix ans plus tard, Pascal Laugier, après avoir réalisé un film aux Etats-Unis, revient à une coproduction franco-canadienne en réalisant Ghostland. Depuis Martyrs, qui était sorti à la même période que les tout aussi extrêmes Frontière(s) ou A l'intérieur, on s'aperçoit que les propositions en matière de cinéma d'horreur en France ne se sont pas multipliées de manière phénoménale. Plus que jamais, et ce malgré les récents Grave ou La Nuit a dévoré le monde, on a l'impression que faire du cinéma d'horreur en France, c'est toujours une histoire compliquée. 

    A l'heure où le genre est plus reconnu qu'il ne l'a été depuis bien longtemps aux Etats-Unis, en France, on a l'impression que les choses bougent très doucement. L'insuccès public et critique du cinéma de genre français est un sujet redondant et le pourquoi de cet insuccès trouve des réponses multiples tout en restant un mystère. Si le fantastique comme l'horreur, respectivement avec La Forme de l'eau et Get Out, ont triomphé lors de la dernière cérémonie des Oscars, de notre côté de l'Atlantique, Grave a recueilli sept nominations aux César, mais il est reparti bredouille. Et malgré un succès critique indéniable - on observe que la formule hybride du cinéma de genre d'auteur semble trouver grâce auprès de la pensée critique française -, le film n'a attiré en salle qu'un peu plus de 150 000 spectateurs. 

    Après s'être longuement interrogé sur les raisons de ce rapport tumultueux de la France avec le cinéma d'horreur et après avoir abordé la question avec plusieurs cinéastes tels qu'Alexandre Aja, Pascal Laugier ou Coralie Fargeat, on a pu identifier plusieurs causes. D'abord, le cinéma de genre est difficile à produire, car chaque maillon de la chaîne met un frein. Ensuite, le cinéma fantastique et d'horreur français sont boudés tant par la critique que par le public, au point qu'il devient quasi-impossible pour les réalisateurs français de mettre leurs projets à exécution. Enfin, la conséquence de tout cela, c'est que beaucoup de réalisateurs français qui sont attachés au genre fuient la France pour les Etats-Unis, où on leur donne les moyens de réaliser leurs projets.

    Wild Bunch Distribution
    "Martyrs" de Pascal Laugier (2008)

    Partie I : des films difficiles à produire dans le système de financement à la française

    En France, le cinéma de genre vit bien plus vigoureusement dans les festivals et à travers la vidéo que dans les circuits de salles classiques. Un constat qui paraît paradoxal, car le système français est supposé permettre de financer des films qui n’ont pas vocation à être des cartons. Sauf que, comme nous l'explique Alexandre Aja, réalisateur de Haute tension, exilé aux Etats-Unis depuis son remake de La Colline a des yeux, il existe quand même une centaine de films qui ne sortent pas chaque année, même s’ils ont été financés par l’Etat, des distributeurs, et des chaînes de télé. « Il se trouve, dit-il, que le cinéma de genre ne bénéficie pas, dans ce système, des préachats télé, parce que c’est très difficile sur des films interdits aux moins de 12 ans et encore plus pour ceux interdits aux moins de 16 ans. Il y a une censure indirecte, qui se fait au niveau du financement, qui empêche le cinéma de genre d’exister et d’avoir sa chance. »

    Il y a une censure indirecte, qui se fait au niveau du financement, qui empêche le cinéma de genre d’exister et d’avoir sa chance

    Pour rappel, l'investissement des chaînes de télévision dans le financement du cinéma, qui prend souvent la forme de préachat des droits de diffusion à la télé, représente une grosse partie du système français. Il s'ajoute au Comptes de soutien du CNC et à l'avance sur recettes financée par les Sociétés de financement du cinéma et de l'audiovisuel (SOFICA) qui relèvent de fonds privés. Or, on sait qu'effectivement, les chaînes sont très réticente à s'engager sur des projets qui seront très certainement interdits aux moins de 12 ans - dans le meilleur des cas, quand on connaît la radicalité du cinéma d'horreur français, souvent très noir, très gore et très jusqu'au-boutiste. Il s'est parfois même attiré les foudres de la commission de classification. L'interdiction de Martyrs (avant révision sur ordre de la Ministre de la Culture) aux moins de 18 ans, en est un parfait exemple, et on sait combien les interdictions impactent directement l'exploitation commerciale des films. 

    Au milieu des années 2000, la vente des films à l'international était une véritable option pour les investisseurs et certains films d'horreur parvenaient à obtenir une visibilité non négligeable en ce sens en festivals. C'était par exemple le cas de Maryrs, qui avait été projeté au Festival de Cannes en 2008. « Finalement, avec Martyrs ou A l’intérieur, les financiers ont réussi à en faire des succès parce qu’ils les ont vendus à l’étranger, ajoute Alexandre Aja. Mais aujourd’hui, les ventes à l’étranger ne sont plus aussi importantes. Le DVD a disparu, la VOD n’est pas assez forte par rapport au DVD, il y a plein de paramètres… Si on ne trouve pas un moyen que le public donne sa chance au cinéma de genre, ce sera terminé. »

    La Fabrique de Films
    "A l'intérieur" de Julien Maury et Alexandre Bustillo (2007)

    Pour Coralie Fargeat, réalisatrice de Revenge, sorti en salle le mois dernier après avoir fait le tour des festivals, l'internationalisation reste la principale raison d'espérer une amélioration de la situation : « On a une forte concurrence avec le cinéma anglo-saxon, qui fait ça très bien, remarque-t-elle, mais l'internationalisation profite aussi peu à peu au cinéma de genre français. L'arrivée des plateformes, les séries - qui ont remis le genre au goût du jour - sont des choses très positives. »

    Après l'émergence de la (très masculine) génération du milieu et de la fin des années 2000, dont font partie Alexandre Aja et Pascal Laugier et à qui s'ajoutent notamment Xavier Gens ou encore le duo formé par Julien Maury et Alexandre Bustillo, qui s'inscrivait et s'inscrit toujours dans une forme assez viscérale du genre, on a le sentiment que la deuxième moitié des années 2010 voit naître une nouvelle génération de réalisateurs et de réalisatrices qui paraît se situer davantage du côté du cinéma d'auteur, se revendiquant moins du genre en tant que tel que leurs aînés. On pense aussi bien à Julia Ducournau avec Grave qu'à Dominique Rocher avec La Nuit a dévoré le monde

    Toutefois, si d'un point de vue du fiancement, une approche du genre plus ancrée dans la tradition auteuriste du cinéma français peut se révéler efficace, reste que le public ne répond toujours que très peu présent... 

    Retrouvez dès demain la suite de notre enquête "Cinéma d'horreur français, pourquoi est-ce si compliqué ? Partie 2 : un public en demande qui ne se déplace pas forcément en salle", qui sera disponible à partir de 19h sur AlloCiné. 

    La bande-annonce de "Martyrs" (2008) :

    Martyrs Bande-annonce VF

     

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    Commentaires
    • tueurnain
      Non y'a aussi les bouzes avec Clavier et Cie...
    • Hunnam29
      Faut arrêter de simplifier et de résumer le cinéma français aux bouses avec Franck Dubosc.
    • golgot13
      Peut être aussi parce que l'on a arrive pas à faire des films de genre avec un budget très réduit comme savent le faire les américains...
    • Danny Wilde
      exactement !
    • Urb 7
      c'est surtout le cinema francais en général
    • Plaza13
      Quand on sait que le scénario de la comédie A fond était un thriller à la base, ça donne le ton sur la vision qu'ont les producteurs français sur son public....
    • Plaza13
      tout à faitd'ailleurs, Aja et bien d'autres l'ont bien compris en se cassantNous c'est le film d’auteurs notre spécialité....ça fait pas d'entrée mais ca rapporte des prix...l'exception culturelle comme y disent
    • H1TM4N52
      En France, ils sont trop choqués pour rien. Ils ont supprimé la dernière scène du nouveau trailer de Venom. Ils sont trop habitués à leurs comédies. Dès qu'une scène sort trop de l'ordinaire, c'est directement censuré.
    • Captain Marvel ! La Hype
      Pourtant le peu de films français d'horreur que j'ai vu sont superbes ! Même si les critiques françaises les descendentC'est toujours le même problème en FranceOn a une mentalité à ne jamais vouloir faire et accepter des choses différentes.
    • Vincent
      L'horreur au ciné de toute façon ça passe pas. En général et surtout en France c'est uniquement du gore, et quand c'est psychologique ça fait pas peur. L'horreur et son ambiance est seulement sublimé dans les jeux vidéo. Notamment les jeux indés. Par exemple quand je vois la bande annonce de Slenderman avec la fille qui se crève l'œil abec un stylo, jme dis que c'est mal barré dt sue ça va juste être du gore parce que le cinéma ne pas faire autrement.
    • Danny Wilde
      un bon dossier, qu'on peut résumer ainsi : c'est pas tant la censure qui dérange en France, mais le ciné d'horreur n'est tout simplement pas dans les gènes de notre pays, pas dans notre culture, c'est plus un truc d'anglo-saxons
    • tueurnain
      Et pas juste de l'horreur: également de la SF, du fantastique, de l'aventure etc.Mais c'est pas gagné, quand on voit comme Alexandre Astier galère à trouver son financement pour Kamelott....
    • BiggerThanLife
      Voilà, ça c'est un bon dossier !
    • Lo L.
      En espérant que cette situation va très rapidement évoluer dans le bon sens en France et que l'on verra davantage de nouveaux films français de genre.
    • Hunnam29
      Intéressant et instructif tout ça.
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