Mon compte
    Cinéma d'horreur français : pourquoi est-ce si compliqué ? - Partie III
    Par Léa Bodin — 18 mars 2018 à 19:00

    Pourquoi est-il si compliqué de produire du cinéma de genre en France ? On a mené l'enquête et on en a discuté avec les réalisateurs. Partie III : le genre snobé par la critique ?

    Universal Pictures Home Entertainment

    Il y a dix ans, le monde du cinéma de genre était secoué dans tout son être par la déflagration Martyrs. Dix ans plus tard, Pascal Laugier, après avoir réalisé un film aux Etats-Unis, revient à une coproduction franco-canadienne en réalisant Ghostland. Depuis Martyrs, qui était sorti à la même période que les tout aussi extrêmes Frontière(s) ou A l'intérieur, on s'aperçoit que les propositions en matière de cinéma d'horreur en France ne se sont pas multipliées de manière phénoménale. Plus que jamais, et ce malgré les récents Grave ou La Nuit a dévoré le monde, on a l'impression que faire du cinéma d'horreur en France, c'est toujours une histoire compliquée. 

    Partie I : des films difficiles à produire dans le système de financement à la française

    Partie II : un public en demande qui ne se déplace pas forcément en salle

    Partie III : le genre snobé par la critique ?

    Le cinéma d'horreur peine à trouver sa place dans la grande famille du cinéma français. Réunir des financements se révèle laborieux et le soutien du public reste timide lorsqu'il s'agit de se déplacer en masse dans les salles en dehors du cadre des festivals. Qu'en est-il de la critique, dont l'impact sur les entrées est assez faible (bien que difficilement mesurable), mais dont l'influence sur l'image des films dans l'inconscient collectif est bien réelle ? Le cinéma d'horreur français parvient-il à trouver grâce aux yeux de la sacro-sainte critique cinématographique française ?

    Pascal Laugier, qui avait subi avec Martyrs les foudres de la critique non spécialisée (quand les magazines Mad Movies et L'Ecran fantastiques avaient vivement soutenu le film), a une idée assez claire sur la question : « Il y a toute une histoire de la critique française, d'André Bazin à Jean Douchet, en passant par Serge Daney ou les Inrockuptibles, et il y a un dogme idéologique qui tend à affirmer que le cinéma sera réaliste ou ne sera pas. Je crois que c'est Jean Douchet qui a dit quelque chose comme ça : "La caméra sera un outil d'enregistrement du réel ou rien du tout." »

    Dans l'histoire de la critique française, il y a un dogme qui tend à affirmer que le cinéma sera réaliste ou ne sera pas

    « Quand j'étais étudiant en école de cinéma, poursuit-il, j'avais des professeur godardiens, issus de cette pensée-là, qui me disaient : "Le fantastique… mais le cinéma est par essence fantastique, donc faire du fantastique c'est redondant, c'est vulgaire. Filme ta vie, filme ce que tu connais, tu verras, c'est déjà bien assez compliqué comme ça." Moi, à 20 ans, je savais déjà que ce n'était pas ça que j'avais envie de filmer. Ce dogme idéologique, je me le prends de plein fouet depuis que j'ai envie de faire des films qui viennent de mes maîtres à moi, John Carpenter, Dario Argento ou Tobe HooperCe dogme du naturalisme à la française, on a du mal à le briser. Le cinéma français a une idée de lui-même avec des limites sur ce qu'on peut faire et ce qu'on ne peut pas faire. »

    Au-delà de la question du naturalisme et de l'attachement de la critique française à une forme de réalisme, se pose la question de la politique des auteurs. De tous temps, de Georges Méliès à Roman Polanski, des pionniers à ceux que la critique a élevés au rang de maîtres, les cinéastes français se sont confrontés au genre. Pour autant, il faut distinguer ceux qui envisagent le genre comme une composante de leur cinéma de ceux qui s'inscrivent pleinement dans une histoire du genre, ceux qu'on désigne comme les "maîtres de l'horreur" et parmi lesquels on retrouve les réalisateurs cités plus haut par Pascal Laugier. Le genre est toujours un moyen, mais pas nécessairement une fin. Et du point de vue de la critique traditionnelle, la fin pour un cinéaste consiste davantage à se révéler en tant qu'auteur qu'à s'accomplir au sein d'une histoire du genre horrifique. Aussi, la lourde tâche qui incombe à la nouvelle génération de cinéastes, si l'on s'intéresse au prisme de la reconnaissance critique, est de cet ordre. 

    Laurent Champoussin
    "La Nuit a dévoré le monde" de Dominique Rocher (2017)

    De ce point de vue-là, les films sortis récemment comme Grave ou La Nuit a dévoré le monde, s'en sortent très bien, ainsi que le souligne Coralie Fargeat, réalisatrice de Revenge, dont la réception critique a toutefois été mitigée. « C'est vrai qu'on a un rapport très compliqué, en France, au cinéma de genre français. Il y a une relation d'amour/haine quand il s'agit de films qui viennent de chez nous. Si dernièrement, ça a été un genre mal aimé et peu produit, c'est sans doute lié au fait qu'on en a assez peu fait, que les tentatives n'étaient pas toutes très abouties. On a de plus en plus de tentatives réussies et qui sont de vraies proposition de cinéma, avec un point de vue et des parti pris forts qui permettent de revisiter les codes du genre. C'était le cas de Grave de Julia Ducournau. Mon film, Revenge, est encore une proposition complètement différente, La Nuit a dévoré le monde de Dominique Rocher, est encore autre chose. » 

    Si bien peu de cinéastes et d'artistes s'attachent à l'éventualité d'un succès critique, la critique a un vrai rôle à jouer en ce qui concerne la reconnaissance du genre et la réception critique des films cités ci-dessus semble corroborer l'idée selon laquelle l'horreur française en tant que telle peine aujourd'hui encore à acquérir ses lettres de noblesse dans les cercles intellectuels de l'éminente critique française. Un constat qui vient s'ajouter aux difficultés de financement et à la défiance du public et qui conduit, bien souvent, les cinéastes à quitter la France pour essayer de réaliser leurs projets dans de meilleures conditions. 

    Retrouvez dès demain la suite et fin de notre enquête "Cinéma d'horreur français, pourquoi est-ce si compliqué ? Partie 4 : la fuite des talents outre-Atlantique", qui sera disponible à partir de 19h sur AlloCiné. 

    La bande-annonce de Grave (2016) :

     

    FBwhatsapp facebook Tweet
    Sur le même sujet
    Commentaires
    • A.dG
      On s'est mal compris je pense :) Je parle de réals fr ... n'est pas Romero/Carpenter qui veut :) . Quand bien même, je pense que ces 2 maîtres (Carpenter l'est toujours, Romero beaucoup moins pour moi) font + dans la critique sociale (Zombie, Land of the dead, Invasion LA ou encore NY 1997) que dans le bouh ils sont méchants de l'autre côté .Même si les 2 penchent vraiment du côté démocrate US , c'est fait intelligemment ... pas comme les réals fr qui pour la plupart placardent des messages politiques aussi grossièrement que des pancartes électorales.En France perso, si je veut voir de la critique sociale, je me tape Bernie ou Enfermé dehors (1 fois par an minimum) :)
    • ghyom
      Même réponses qu'à tueurnain.La bêtise d'un enseignant de cinéma n'engage que lui. La nouvelle vague n'y est pour rien. Les réalisateurs de la nouvelle vague admiraient Hitchcock, Cocteau, Lang, Murnau, Bergman qui faisaient pourtant des films fantastiques. Ce n'est certainement pas eux ni Hervé Bazin qui crachaient dessus. Eux-mêmes faisaient des oeuvres très diverses que ce soit les expérimentations de Godard, la poésie des romances d'un Rohmer, la cruauté des polars de Chabrol, la fantasie des comédies musicales de Demy ou l'intime d'un Truffaut.C'est de bon ton de taper sur la nouvelle vague mais la nouvelle vague est morte en 65. On pourrait peut être la laisser tranquille et chercher à comprendre quels sont réellement les causes d'un cinéma français en manque d'inspiration (si tant est que ce soit le cas) et surtout en manque d'audace (ce dont ne manquait pas la nouvelle vague et ce dont manque également cruellement le cinéma US d'aujourd'hui). M'est avis que la télévision et la généralisation de blockbusters y est pour plus que la nouvelle vague.
    • ghyom
      Sauf que le réalisme social en France ne correspond pas vraiment à la nouvelle vague (même si je t'accorde que ce réalisme social existe dans la plupart des films de la nouvelle vague suite à l'influence du néoréalisme italien). Le réalisme social, comme tu dis, il est donc plutôt le descendant du néoréalisme italien (et aussi d'une partie du nouvel hollywood). Et ce type de cinéma se développe en France surtout dans les années 80 avec les crises économiques et sociales liées à la généralisation de l'ultra-libéralisme et au 2è choc pétrolier. La nouvelle vague, bien que ses représentants soient toujours là, n'existe déjà plus.
    • Elisariel
      Paradoxalement, la nouvelle vague a asséché l'imagination française, tout en abreuvant les futurs réalisateurs de concepts délirants. Franchement, Le fantastique… mais le cinéma est par essence fantastique, donc faire du fantastique c'est redondant, c'est vulgaire. Filme ta vie, filme ce que tu connais, tu verras, c'est déjà bien assez compliqué comme ça.Vulgaire... Réaliser des films d'horreur, d'épouvante, fantastiques, c'est vulgaire...Et tout ce microcosme pontifiant a gobé l'appât, l’hameçon et la canne à pèche avec ?Voilà le résultat 40 ans plus tard: Une standardisation sclérosante de notre cinéma directement et indirectement, les derniers impactés étant les spectateurs, que nos médias formatent aux tendances docu-fictions (synonyme de films sociaux) et aux comédies indigestes, alors que nous sommes le berceau du 7ème art !
    • Elisariel
      Idem dans le Finistère. Voir Ghostland est un parcours de longue haleine : Plus de 3h00 de route aller/retour. Par contre, nous avons droit dans notre ville de Morlaix à Black panther, La Ch'tite famille, Tomb Raider, Tout le monde debout et Le labyrinthe : le remède mortel... Heureusement qu'un petit cinéma d'art et d'essai lutte vaillamment, ce qui fait que nous avons eu de la chance et pu visionner : La forme de l'eau, Call me by your name, 3 billboards, les panneaux de la vengeance et Phantom thread.Par contre, pour Grave, là...
    • Cuderoy
      Faut espérer que des cinéastes sortent de l'ombre en dehors du cursus classique grâce à l'accès au cinéma numérique pas cher en espérant qu'ils aient quelque chose à proposer et qu'ils rencontrent les bonnes personnes.
    • Clem L17
      Moi je crois que c'est une question de culture. Il y a des choses qu'on ne sait tout simplement pas faire. Et c'est pas à cause d'un manque de réalisateurs talentueux. C'est juste un manque d'ambition. Un système qui, sous couvert d'ouverture et de facilité de création, bride les mentalité et donc la créativité. Et ça fait tellement longtemps que c'est comme ça qu'on en vient à ne plus savoir comment sortir des sentiers battus.C'est simple hein... dès les écoles de cinéma on nous bride à faire des choses bien classique et ne surtout pas vouloir faire des choses un peu différentes.On nous dit qu'une scène ça doit être éclairée comme ça et pas autrement. ou alors Rajoute un spot dans les narines parce qu'il y a un petit peu de contraste et le contraste : c'est mal.Du coup dès les écoles de ciné, on se retrouve avec des éclairages type Camping Paradis et du coup ben... on finit par se retrouver avec le même genre d'éclairages dans les films cinéma français, sans aucune ambition ou volonté de créer des ambiances, marquer un style, montrer une patte.C'est très simple quand on y réfléchit deux minutes... on a un mode pédagogique qui est déjà très basé sur la théorie et très peu de pratique... Alors comment veut-tu que les jeunes cinéastes français puissent se projeter et innover ?Et cette analyse sur le cinéma d'horreur français n'est qu'un des nombreux symptômes du cinéma français actuel hein...Déjà on est incapable de penser qu'un film puisse être à la fois intelligent ET rentable.Déjà rien que ça... ça parait impossible dans le petit cerveau étriqué des gens du cinéma français.Donc bon... résolvons déjà cette question et tout rentrera dans l'ordre ensuite.
    • tueurnain
      Même problème de distribution à Annecy....
    • tueurnain
      C'est vraie que beaucoup de film d'horreur français ont une idéologie très marqué à gauche, voir à l'extrême gauche...
    • tueurnain
      Oui, mais qu'est-ce qui est resté de la nouvelle vague à part ce réalisme social à tout prix?Après les demoiselles de Rochefort combien de comédies musicales en France?Après Alphaville combien de films de science fiction?EtcLa nouvelle vague à été un vent de fraicheur à l'époque, mais il n'en est resté que ce cinéma social alors que cette nouvelle vague apportait bien d'autre choses...
    • Ciro Di Marzio
      Pas mal !!!
    • Caly12
      Un autre facteur, c'est la distribution. J'ai un multiplex 10 salles sur MACON ou on va voir pendant 4 mois Danny Boon et autres 50 nuances mais faut s'accrocher pour les séries B. Ils n'avaient même pas proposé la Forme de l'Eau la première semaine et on avait du montré notre mécontentement pour qu'il le passe (au final le film s'est retrouvé second du box office à Macon et faisait salle pleine!)En période de vache maigre, on aura quelques séries B américaines mais pour les films de genre Français, faut s'accrocher! J'ai pu voir Grave grâce au festival Effervescence en partenariat avec le cinéma et encore, fallait pas louper l'unique séance! Je dis pas que les gens vont se bousculer pour aller voir ce genre de film mais a moins de vivre dans une grosse ville ou avoir la chance d'avoir un petit cinéma de genre (si cela existe encore), les chances de les voir sont presque nul.Par exemple je n'aurais pas la chance de pouvoir voir La Nuit a dévoré le monde, Ghostland ou encore Revenge car la séance la plus proche est à plus d'1h de route!
    • ghyom
      Facile de taper sur la nouvelle vague mais je ne pense pas qu'on puisse classer Pierrot le fou, Alphaville ou Les Demoiselles de Rochefort comme des films réalistes à tout prix. La Nouvelle vague c'est très varié et le cinéma de Godard n'est pas celui de Demy, celui de Truffaut, celui de Chabrol ou celui de Rohmer (pour ne citer qu'eux). La Nouvelle vague englobe bien des styles particuliers qui se regroupent autour d'un principe majeur : la sortie des studios. Les caméras deviennent portables, on peut enfin filmer facilement en extérieur. Ce n'est pas un dogme comme, justement, le dogme95 qui fixe des règles à suivre. C'est un courant qui se crée en opposition à l'existant, au cinéma à papa comme ils disaient à l'époque.Le réalisme auquel est associé le nouvelle vague (parce que fils spirituels de Bazin) est un réalisme ontologique (c'est à dire un réalisme structurel, formel : il ne s'agit pas de représenter le réel mais de privilégier une forme réaliste, préférer le plan séquence au montage, préférer les grandes profondeurs de champs, préfére un éclairage naturel, etc. tout ce qui donne le plus l'impression d'être devant le réel et non devant un film) et non comme un réalisme sur le fond qui s'opposerait au fantastique ou à l'imaginaire. La critique qui deviendra la nouvelle vague applaudissait par exemple Hitchcock dont le cinéma flirtait régulièrement avec le fantastique.
    • lara C.
      Faut croire j'étais dans le vrai une fois plus lol Puisque mon com n'est plus la...
    • x-worley
      Dans le cas de Haute Tension a la fin j'étais en mode, mais que viens faire leatherface la dedans?! Ca m'a sortie du truc ça et en plus ça fou tout en l'air. C'est une sorte de clin d'œil beaucoup trop appuyé pour moi ça. Et c'est ça que je dénonce, car a la place de créer un effet on le pompe ailleurs n'importe comment. Voila ou je veux en venir, en gros.
    • ghyom
      Soyons clair il n'y a que 2 films d'horreurs dans l'histoire qui ont dépassé les 5M d'entrées (et encore ça doit être en comptant les ressorties) c'est L'Exorciste et Les Dents de la mer. Donc t'es pas près de le voir. En revanche qu'un film d'horreur français passe la barre du million d'entrées ça serait déjà plus que bien.
    • Tommy Shelby
      En tout cas t'as de l'imagination, certains réal français devraient en prendre de la graine :)
    • Docteur_Kino
      je peux essayer mais le modérateur va pas aimer... non
    • Tommy Shelby
      Tu peux faire la même avec des films porno ?
    • Docteur_Kino
      ce n'est pas si grave même il y a une frontière a ne pas dépasser ! effectivement le film d'horreur souffre le martyre à cause de la haute tension qui règne entre producteurs et distributeurs. On aimerait bien voir une horde de cinéphiles foncer à l’intérieur des salles obscures pour remonter la popularité au lieu d’être un calvaire. Ca donnerait le vertige aux investisseurs et ce serait un jeu d'enfants pour produire ce genre . Bon allez je vais promener mon chien Baxter !
    Voir les commentaires
    Back to Top