Notez des films
Mon AlloCiné
    Hollywood : quelle place pour les acteurs sourds dans l'industrie du rêve ?
    Par Corentin Palanchini — 23 sept. 2018 à 05:03
    FBwhatsapp facebook Tweet

    En cette journée mondiale des sourds, état des lieux de la situation des acteurs sourds et malentendants dans l'industrie américaine du divertissement.

    Metropolitan FilmExport

    "Avoir un acteur entendant jouer un personnage sourd est similaire à mettre une black face à un acteur blanc", ainsi s'exprimait en 2009 Linda Bove, actrice sourde et membre de l'Alliance for Inclusion in the Arts. Il est certain que si les films et les pièces ont souvent fait appel à des héros sourds, ils les ont souvent fait jouer par des acteurs entendants. On pourra citer Jean-Pierre Cargol dans L’enfant sauvage (1970), Amy Irving dans le drame Voices (1979), Patty Duke dans Miracle en Alabama (1962) ou Jane Wyman dans Johnny Belinda (1948).

    Quelques acteurs sourds réussiront à se faire un nom parmi lesquels Granville Redmond, engagé dans plusieurs films de Chaplin sous le pseudonyme de Billy White ou Chantal Liennel dans Jean de Florette. (1986). Cependant, cela n'est pas la norme comme le constatent beaucoup de comédiens atteints de surdité, parmi lesquels Marlee Matlin dans une tribune publiée en 2011.

    La comédienne fut l'une des récentes pionnières de la représentation des sourds et malentendants à l'écran lorsqu'elle joua dans Les Enfants du silence (1987). Elle y incarnait Sarah, une jeune femme complètement sourde venant chambouler la vie d'un professeur qui va tomber amoureux d'elle. La prestation de Marlee Matlin lui vaudra l'Oscar de la Meilleure actrice. A ce jour, elle est toujours la seule personne atteinte de surdité à avoir gagné la prestigieuse statuette.

    Bien que ma surdité soit une grande partie de qui je suis, je peux jouer n'importe quel rôle aussi bien qu'une autre personne

    Certaines productions ont malgré tout essayé d'offrir une visibilité forte à ces comédiens. Au début des années 90, la série La Voix du silence (Reasonable Doubts) donnera à Matlin l'occasion de jouer durant deux saisons une assistante procureur sourde et la relation qu'elle entretient avec un enquêteur entendant (Mark Harmon). Parmi les autres séries, citons Switched, dans laquelle deux des personnages principaux étaient sourds. Le fait que l'interprète de l'un de ces personnages, Katie Leclerc, n'était pas elle-même sourde causa quelques soucis à certains spectateurs et fit l'objet d'une pétition demandant son éviction resta lettre morte. Le show resta cinq ans à l'antenne de 2011 à 2017.

    En 2016, l'actrice sourde Sandra Mae Frank déplore dans un article du Washington Post : "Bien que ma surdité soit une grande partie de qui je suis, je peux jouer n'importe quel rôle aussi bien qu'une autre personne et il m'importe donc de recevoir les mêmes opportunités que mes collègues entendants". Et coupant également court à des idées reçues : "les acteurs sourds peuvent donner la réplique (...), tout faire en réalité en jouant la comédie, comme n'importe quel acteur. Je connais un certain nombre d'acteurs sourds entraînés à faire des scènes de combat, du sport ou de la danse".

    Elle poursuit : "Est-ce que choisir un acteur sourd dans un rôle d'entendant change l'histoire ? Pas nécessairement. Regardez les nombreuses mises à jour des pièces de Shakespeare qui sont mises en scène à une autre époque ou en changeant le sexe des acteurs ou le décor. Laquelle fonctionnerait avec un sourd ? N'importe laquelle. Il suffit que le réalisateur en fasse le choix".

    Nous sommes acteurs ; il se trouve juste que nous sommes sourds

    Ce fut le cas d'Edgar Wright lorsqu'il préparait Baby Driver lorsqu'il engagea le comédien CJ Jones, atteint de surdité. Le réalisateur commenta : "je ne pouvais pas donner le rôle à un autre acteur alors qu'un véritable sourd pouvait le jouer... Mais il est incroyable. Je savais au fond de moi qu'il aurait le rôle". Il est vrai que Jones réussi à s'imposer dans le film face à des acteurs d'envergures de Hollywood. L'acteur constata cependant au micro de Yahoo qu'il "est rare qu'une personne sourde auditionne pour un rôle de sourd et l'obtienne".

    Avec le lancement en décembre 2014 d'un #DeafTalent visant à saluer les performances d'acteurs sourds, Sandra Mae Frank se réjouit : "Cela me remplit de joie de voir que nous sommes finalement reconnus. Nous sommes là pour rester et les gens devraient se préparer à nous voir à toutes les auditions. Nous montrerons comment apporter la beauté de la culture sourde à nos personnages mais surtout, prouver nos capacités d'acteurs. Nous sommes acteurs ; il se trouve juste que nous sommes sourds".

    L'engagement pour cette cause est aussi celui de l'actrice Sophie Leigh Stone, vue dans Doctor Who, fut la première actrice sourde à entrer à la Royal Academy of Dramatic Art et soutient cette cause : "il est capital que les enfants et les autres jeunes aient les mêmes possibilités et encouragements pour entrer dans le monde des arts. Pour moi, entrer à la RADA fut une expérience merveilleuse qui m'a permis d'avoir des rôles fantastiques au théâtre et à la télévision".

    Nyle DiMarco, vainqueur des émissions America's Next Top Model et Dancing with the Stars a constaté que les scénaristes, réalisateurs, directeurs de casting et producteurs sont "hésitants" à engager des acteurs sourds : "Nous tentons de les guider vers une écriture plus réaliste d'histoires avec personnages sourds et cela m'inspire pour écrire mes propres émissions en collaborant avec eux, et partager mon expérience". Le mannequin a également cherché à montrer que les acteurs entendants pratiquant le langage des signes juste pour un film ne s'expriment pas toujours correctement :

    L'actrice sourde du moment est très jeune et s'appelle Millicent Simmonds. Agée d'à peine 15 ans, elle fut révélée par Le Musée des merveilles de Todd Haynes, avant de rejoindre Sans un bruit de John Krasinski. Ce dernier s'est battu pour imposer l'actrice à la production, comme en témoigne le coscénariste du film, Scott Beck : "Nous avons toujours eu un personnage sourd dans le scénario mais John a vraiment insisté pour engager Millicent. Elle est arrivée sur le plateau et a appris le langage des signes à tout le monde, ce qui a ajouté de la profondeur au film"

    Chose extrêmement rare, deux actrices sourdes -les précitées Marlee Matlin et Sandra Mae Frank- seront réunies dans le même film. Intitulée Entangled, cette histoire de science-fiction raconte la façon dont les expérimentations de quatre étudiants sur la physique quantique les conduisent à affronter leurs doppelgangers venus d'un univers parallèle. A sa sortie, le film sera diffusé au cinéma avec des sous-titres pour sourds et malentendants.

    De la même façon, depuis février 2018, la série This Close est la première de la télévision américaine à être écrites par des créateurs, scénaristes et producteurs sourds. L'histoire est celle de deux sourds meilleurs amis vivant à Los Angeles. On y retrouve des apparitions de Marlee Matlin et de Nyle DiMarco. Dans un autre genre, le court métrage The Silent Child, a été récompensé d'un Oscar en début d'année. Il met en scène une petite fille de six ans sourde. Est-on à l'aune d'une accessibilité et d'une représentation accrue des sourds sur les écrans de fiction ? L'avenir le dira.

    Pour aller plus loin sur le sujet, voir notamment Hollywood Speaks: Deafness and the Film Entertainment Industry par John S. Schuchman.

    Découvrez le talent de Millicent Simmonds dans "Sans un bruit" :

    Sans un bruit Bande-annonce VO

     

    FBwhatsapp facebook Tweet
    Commentaires
    • ScaarAlexanderTrox
      Spectaculaire, ta répartie.
    • -Nomade-
      J'imagine qu'il est toujours préférable de lire ça que d'être aveugle, comme on dit...
    • ScaarAlexanderTrox
      Si j'ignore qu'un acteur est sourd, c'est qu'il a une prothèse, que la science a su neutraliser les effets de son handicap (naturel ou pas). Si tel est le cas, si le gars a les mêmes capacités que l'acteur moyen, et que ça ne se voit pas, évidemment, qu'il n'y a aucune raison de moins le caster. Je parlais des personnes atteintes d'une surdité... qui se remarque, de toute évidence (sinon, à quoi bon parler d'une culture sourde, etc. ?). Si le handicap ne se voit pas, discriminer devient un poil plus difficile, en toute logique.Et quid d'un muet ? Ça ne se remarquerait pas, ça ? Des chances d'avoir un acteur muet dans le top 50 des stars les mieux payées ? Ou d'un paraplégique ? Ou, encore une fois, d'une personne très, très laide (désolé, j'y tiens) ? Les normes sont une composante fondamentale de toute société, tout l'acharnement des égalitaristes ne pourra rien y changer.Ah oui, et... le genre ne se verrait pas ? Genre... un homme peut très bien être une femme et inversement, tout ça ? Je vois que les gender studies continuent de faire des émules.Et en réponse à ton premier message : le débat au sujet des fameux transgenres qui s'est produit cet été concernait l'attribution des rôles de personnages transgenres à des acteurs transgenres, rien d'autre. Tout est parti de l'affaire Scarlett Johansson (et s'est prolongé avec quelques guignoleries comme l'affaire Ruby Rose/Batwoman). Ce n'est pas moi qui suis réducteur, mais la réalité ubuesque que bricolent les identity politics aux USA.Regardant l'idée d'attribuer à des acteurs différents des rôles correspondant à la norme, d'une, je reviens à mon précédent commentaire, un acteur valide peut simuler l'invalidité, mais pas l'inverse ; de deux, c'est quoi, en fait, le plan ? Donner un rôle de femme à un mec sous prétexte qu'il se prend pour une gonzesse (quel langage intolérable !) ? Ou bien l'on parle de transsexuels ? C'est déjà plus sérieux, dans leur cas, mais ne pas divulguer au public que l'actrice du film est à la base un homme serait une duperie à mon sens inacceptable.
    • ServalReturns
      D'accord, donc il faut des acteurs aveugles pour jouer des aveugles, des acteurs gays pour jouer des gays, des trans pour jouer des trans, des acteurs en fauteuil roulant pour jouer des personnages en fauteuil roulant, des acteurs végan pour jouer des végan, des drogués pour jouer des drogués, des vétérans pour jouer des vétérans, des veufs pour jouer des veufs, des chauves pour jouer des chauves, etc.
    • -Nomade-
      Contrairement à ce que tu viens d'écrire, la plupart des revendications à propos de la représentativité au cinéma vient de ce que les castings sont, actuellement, encore bien trop à sens unique.Les transgenre, par ex (le débat a eu lieu récemment), ou ici les sourds, ne demandent pas de jouer des rôles de transgenre ou de sourds. C'est très réducteur de le présenter de cette manière.Ils demandent de ne pas être confinés à leur statut de genre/sourds, alors que les acteurs qui ne sont ni transgenre ni sourds peuvent en interpréter des rôles.Ils revendiquent le fait de pouvoir interpréter des rôles qui les concernent directement, ce qu'on peut comprendre, mais ne demandent pas à y être limités, évidemment.
    • -Nomade-
      Or, un acteur sourd ne pourra jamais être une star HollywoodienneAu moins, je pourrais dire que j'ai lu un truc pareil...C'est parfaitement réducteur, dans la mesure où ça peut très bien arriver sans que tu n'en entendes (sans jeu de mot) jamais parler.Idem pour le genre, l'orientation sexuelle, etc.
    • Pierre C.
      Sauf que ceux qui s'en plaignent ne jugent pas les performances des acteurs choisis à leur place comme il faut.
    • ScaarAlexanderTrox
      Les castings vont dans le sens... de l'acteur le plus vendeur qu'ils peuvent se payer. Et si le cinéma indé peut se permettre des expérimentations un poil risquées parce que les sommes investies sont limitées, à partir d'un certain budget, la question ne se pose plus. Or, un acteur sourd ne pourra jamais être une star hollywoodienne (pour d'évidentes raisons), tout comme un acteur en chaise roulante, ou, soyons encore plus durs, quelqu'un de très, très laid. :D Je ne dis pas que c'est bien, ou mal, c'est juste comme ça.Quant au fait que l'inverse existe : dans le cas de films où les personnages deviennent sourds en cours de route, ou encore hémiplégiques, un acteur sourd ou hémiplégique ne pourra jouer les scènes où son personnage n'a pas encore eu son accident... alors que l'inverse est possible. Un handicap est un handicap.
    • who do you think you are talki
      Mesdames messieurs, nous entrons dans une zone de turbulences absurde, veuillez regagner vos sièges et attacher vos ceintures....Qu'est ce qui faut pas entendre, je préfère partir plutôt que d'entendre ça plutôt que d’être sourd
    • ScaarAlexanderTrox
      Deux aberrations, dans cet article plein de bonnes intentions :- D'abord, ce passage : Bien que ma surdité soit une grande partie de qui je suis, je peux jouer n'importe quel rôle aussi bien qu'une autre personne et il m'importe donc de recevoir les mêmes opportunités que mes collègues entendants : au rayon déni des réalités, la nana se pose là.- Ensuite, cette idée de confier des rôles d'handicapés à des handicapés, d'homos à des homos, d'anciens Nazis voleurs de poules à des anciens Nazis voleurs de poules (quoi que ceux-là sont sans doute moins une espèce en danger, pour les antifas...). Niant, au nom de la folie égalitariste, le fondement du métier d'acteur. Et ce que les acteurs homos oublient, quand ils invoquent cette logique, c'est qu'en vertu de cette dernière, ils ne pourraient pas jouer des rôles d'hétéros. C'est ça, non, l'égalité ?
    • -Nomade-
      Je suis d'accord : mettre sur le même plan le peinturage d'acteurs blancs pour incarner des noirs à une époque où ces derniers étaient victimes d'un racisme institutionnalisé, et la sous-utilisation d'acteurs sourds, c'est aussi maladroit qu'irritant.Malgré tout, je peux comprendre qu'en tant qu'acteur sourd on puisse être légitimement énervé lorsqu'on voit des acteurs normaux incarner des sourds alors qu'il y a des acteurs sourds qui correspondent au casting.C'est le même débat qui a agité Hollywood récemment avec la représentativité des acteurs transgenres... Le problème, c'est que ces castings vont toujours dans le même sens : un acteur sourd (ou transgenre, pour l'exemple) n'est jamais choisi pour incarner un rôle normal, alors que l'inverse existe.C'est surtout ça, qui doit finir par fatiguer, à force...
    • Pierre C.
      Avoir un acteur entendant jouer un personnage sourd est similaire à mettre une black face à un acteur blanc.Franchement, ça suffit avec ce genre de plainte victimaire ! Tout ce qui compte c'est d'avoir de bons acteurs sous la main. On a pas forcément besoin d'acteurs handicapés pour jouer des personnages handicapés *.* Voir Gene Sheldon dans la série live Zorro de 1957 et Juan Diego Botto dans celle de 1990. Aucun d'entre eux n'était sourd-muet, mais ça ne les a pas empêché de faire du bon travail.
    • Housecoat
      Il y a l'acteur Russell Harvard qui jouait Mr Wrench dans la série Fargo. Excellent au passage.
    Voir les commentaires
    Back to Top