Avec Eleonora Duse, le film s’inscrit dans un moment charnière de l’histoire italienne, entre 1917 et 1924, alors que le pays tente de se reconstruire après la guerre tout en glissant vers de profondes mutations politiques. Au cœur de ce contexte instable, Eleonora Duse, considérée comme la plus grande actrice de son époque, choisit de remonter sur scène après des années d’absence. Ce geste, loin d’être héroïque ou triomphal, révèle au contraire une multitude de tensions intimes et collectives. La santé déclinante, la relation douloureuse avec sa fille Enrichetta Marchetti, le poids d’une liaison passée avec Gabriele D’Annunzio et la pression économique composent un quotidien fragile, constamment mis à l’épreuve.
Le film ne se contente pas de retracer un parcours artistique. Il observe comment une figure publique devient un enjeu symbolique dans une société en crise, comment l’art peut être à la fois refuge et piège, espace de liberté et terrain de récupération politique. Le motif récurrent du voyage du cercueil du Soldat Inconnu, traversant l’Italie en train, agit comme un écho collectif à l’errance intérieure de l’actrice, toujours en mouvement, incapable de se fixer, cherchant une forme de vérité qui dépasse la simple reconnaissance.
La mise en regard avec Sarah Bernhardt éclaire encore davantage cette trajectoire. Là où l’une incarne un théâtre flamboyant, affirmé et maîtrisé, Eleonora Duse impose une révolution silencieuse, fondée sur l’intériorité, la fragilité et le retrait. Cette opposition dépasse la rivalité artistique pour interroger deux manières d’exister comme femme et comme artiste dans un monde dominé par des codes masculins et politiques. Le film montre ainsi comment Eleonora Duse, figure majeure du théâtre moderne, paie le prix d’une exigence artistique radicale, devenant le symbole d’une tension permanente entre liberté créatrice, reconnaissance publique et solitude intime.
Notre avis en quelques mots
Le film nous fait grandement penser à celui sur Sarah Bernhardt, Valeria Bruni Tedeschi est surprenante. Cependant, comme avec le film dont nous faisons l’analogie, le personnage dévore l’ensemble et nous place dans une forme de mise en scène de soi lourde. Bien sûr, ce genre de personnages historiques avaient tendance à se mettre en scène, mais le choix du cadrage et l’esthétique nous placent dans une forme de frontalité déstabilisante. Face à cela, il y a Noémie Merlant qui apporte quelque chose de fragile et doux. C’est ce contraste entre l’excès et la discrétion qui fait qu’on s’attarde sur la seconde actrice pour ces petits moments de calme qu’elle apporte.