Avec La Poupée, Sophie Beaulieu construit un récit qui, sous ses allures de comédie romantique décalée, repose sur une observation précise des mécanismes affectifs. Rémi (Vincent Macaigne) est un homme marqué par une rupture qu’il n’a jamais réellement dépassée. Plutôt que de se confronter à une nouvelle relation, il choisit une solution radicale, vivre avec une poupée, Audrey (Zoé Marchal), une présence sans conflit, sans contradiction, et surtout sans risque de rejet. Ce choix n’est pas traité comme une simple bizarrerie, mais comme une stratégie de protection face à une peur profonde, celle de l’abandon.
L’équilibre fragile qu’il a construit bascule lorsque Patricia (Cécile de France), nouvelle collègue, entre dans sa vie. Elle incarne une autre manière d’exister, plus libre, moins soumise aux attentes traditionnelles du couple. Sa présence agit comme un révélateur, en confrontant Rémi à une réalité qu’il ne peut plus contrôler. Dans le même temps, Audrey prend vie, transformant ce qui était un refuge en situation incontrôlable. Ce basculement introduit une tension centrale, entre fantasme maîtrisé et réalité imprévisible.
Le film s’appuie alors sur un mécanisme clair, aimer sans risque n’est pas aimer, c’est éviter. À travers cette situation, il met en lumière une réalité contemporaine, celle d’individus qui préfèrent contrôler leurs émotions plutôt que de s’exposer à la possibilité d’être blessés. La relation entre Rémi et Audrey devient le symbole de cette fuite, une relation à sens unique qui élimine toute complexité humaine.
La transformation d’Audrey constitue le cœur du récit. En devenant autonome, elle cesse d’être un objet pour devenir un sujet capable de penser, de questionner et d’agir. Son évolution inverse celle de Rémi, elle découvre progressivement la liberté, la possibilité d’exister en dehors d’un cadre imposé. Ce parcours met en évidence une idée centrale, l’amour ne peut exister que dans la liberté de l’autre, et non dans sa soumission ou son contrôle.
À travers Patricia, le film introduit également une réflexion sur les rôles assignés dans le couple et la charge mentale, en montrant des modèles féminins qui échappent aux schémas traditionnels. Sans jamais tomber dans la démonstration, il laisse apparaître les tensions entre attentes sociales et aspirations individuelles.
Enfin, La Poupée ne cherche pas à imposer une morale. Il ne s’agit ni de condamner Rémi, ni de proposer une vision idéalisée de l’amour. Le film s’attache plutôt à montrer un chemin, celui d’un individu confronté à ses propres limites. Accepter de ne plus tout contrôler, accepter l’incertitude, et reconnaître que le risque fait partie intégrante de toute relation. La peur de l’abandon ne disparaît pas, elle se traverse. En ce sens, le film propose une vision nuancée et contemporaine du lien amoureux, où aimer implique toujours une part de vulnérabilité.