Au–delà du thriller, une expérience sensorielle
Daniel Roher est canadien et documentariste. – Il avait reçu un Oscar pour son Navalny -C’est ici son 1er film de fiction. Et c’est excellent, à tous points de vue. Doté d’une ouïe exceptionnelle, un jeune accordeur de piano voit sa vie basculer lorsque son talent attire l’attention de criminels qui l’entraînent dans une série de cambriolages de plus en plus risqués. Malgré lui, il s’enfonce dans un engrenage dangereux qui pourrait lui coûter bien plus que sa liberté. 110 minutes qui ont su trouver le parfait équilibre entre polar, comédie et drame. Une des belles surprises de ce début d’été.
Le réalisateur a voulu immerger le spectateur dans la perception auditive du héros. Les effets sonores traduisent ainsi ses douleurs et ses perceptions altérées, car notre « virtuose » est surtout atteint d’hyperacousie, une affection handicapante et parfois douloureuse. Aussi, le sound design joue-t-il un rôle narratif aussi important que l’image. Une approche rare qui rapproche le film d’une œuvre presque « auditive ». Citons immédiatement, le compositeur des musiques originales, Will Bates, auquel on doit quelques moments musicaux mémorables. Le scénario joue constamment entre l’art et le crime. L’immersion sonore devient, pour sa part, un élément prépondérant dans la narration. Le titre original, Tuner, étant la traduction même du mot audiovisuel. Une incroyable première œuvre de fiction. Ce petit bijou exploite des thèmes connus comme l’amour, l’amitié, l’héritage, la mélancolie, l’ambition ou encore la débrouillardise, mais aussi des milieux plus rarement explorés comme le crime organisé ou celui de l’accordage de piano. Un parfait mélange du fond et de la forme.
Côté casting, d’abord quelle joie de retrouver Dustin Hoffman et ses 88 printemps, toujours aussi fin et malicieux ! Le britannique Leo Woodall, aperçu ici ou là dans des rôles secondaires, porte le film de bout en bout avec une superbe conviction dans la peau de ce virtuose du silence. Pour les reste de l’affiche, c’est tout aussi remarquable avec Havana Rose Liu, Tovah Feldshuh, Lior Raz, et Jean Reno. Même si le personnage principal est muré dans le silence, le film vibre de chaque crissement, cliquetis et souffle retenu. Le scénario nous emballe habilement entre réflexion sur la création entravée, la romance naissante et une plongée dans les bas-fonds new-yorkais qui vaut le détour. Un film malin et réjouissant qui transforme une infirmité en super-pouvoir, un accordeur en braqueur malgré lui, et la douleur du génie en un suspense étouffant. Ne ratez pas cet excellent moment.