Une pointe d'amour est le premier long-métrage de Maël Piriou. Avant de se lancer dans le cinéma, il a fait des études de droit et a été journaliste, puis a travaillé dans l'édition juridique, tout en écrivant des scénarios dans son coin. "Je suis entré dans le cinéma par la porte du making-of. C’était un formidable moyen d’apprendre, d’observer, et d’apprécier les qualités humaines des gens sur un plateau pour savoir ensuite de qui s’entourer ou ne pas s’entourer", raconte-t-il.
Il a ensuite participé à l'écriture de À trois on y va, et a réalisé avec Aude Léger le court-métrage Mathilde. Mais c'est sa formation en 2019 à l’Atelier scénario de la FEMIS qui a été décisive : "Cette expérience a été extrêmement concrète et m’a aidé à être prêt lorsque le hasard, par le biais de la productrice Saga Blanchard, m’a fait rencontrer Vincent Roget, de Same Player : nous avons eu un coup de foudre artistique qui ne s’est toujours pas démenti."
Une pointe d’amour est le remake d’un film flamand, Hasta la Vista de Geoffrey Enthoven, — lui-même tiré d’un documentaire anglais — "dont au bout du compte il reste très peu de choses", souligne le réalisateur. Le producteur Vincent Roget en avait acquis les droits sur les conseils d’Éric Lavaine, et a proposé le projet à Maël Piriou.
Celui-ci a apporté plusieurs changements au film original, en créant d'abord un duo entre un homme et une femme, et en interrogeant la frontière qui sépare l'amour de l'amitié. Il ajoute : "En écrivant, puis surtout en filmant, j’ai par ailleurs réalisé que l’histoire d’amour, le duo, laissait aussi toute sa place à ce trio amical, presque immédiatement soudé, qui me renvoie au fait que l’amitié occupe une place absolument centrale dans ma vie. Le fait d’avoir créé ce petit groupe alchimique m’avait au départ complètement échappé."
Le personnage de Benjamin est en fauteuil roulant suite à un accident. Le réalisateur s'est inspiré de ce qui est arrivé à Martin Petit, influenceur bordelais qui, en 2017, s'est fracturé une cervicale lors d'un plongeon dans la mer. "Aujourd’hui, il déborde de projets, il a une énergie folle et il a plus de 200 000 followers sur Instagram, ce qui n’est pas une fin en soi, mais lui permet une ouverture au monde, une sorte d’influence, dont il use, à mon sens, avec beaucoup de bienveillance et d’intelligence", déclare le réalisateur. Martin Petit fait d'ailleurs une courte apparition dans le film sous les traits du frère de Mélanie.
Le réalisateur a fait appel à Hamid Allouache, ancien danseur devenu paraplégique et désormais coach en développement personnel, pour aider Julia Piaton dans sa préparation. Il était présent au début du tournage, puis a été relayé par trois ergothérapeutes qui se sont succédé. "C’était essentiel qu’ils soient présents sur le plateau tous les jours pour s’assurer que tel ou tel mouvement était possible ou pas", souligne Maël Piriou.
L'actrice ajoute : "Il fallait éliminer les mouvements parasites et on a veillé à ne pas oublier d’oublier notre corps, ou une partie en tout cas. C’était vraiment un travail technique. J’ai eu un choc en m’asseyant la première fois dans le fauteuil et en mesurant l’étendue des dégâts dans une ville comme Paris pour les personnes en situation de handicap."
À l'instar de sa partenaire à l'écran, Quentin Dolmaire s'est aussi préparé avec un ergothérapeute et un coach paraplégique. Il s'est aussi entraîné à trier un jeu de cartes dans les conditions d’invalidité de son personnage, c’est-à-dire ne pas utiliser les muscles des doigts, utiliser tout son poids pour immobiliser une carte, ne pas sentir la douleur, s’accoutumer et se servir de la préhension entre le pouce et l’index, utiliser l’effet ténodèse... Il raconte : "C’est très difficile car on se rend compte qu’on mobilise des muscles dans le ventre, dans le dos, dans les bras. Je l’ai fait quasiment tous les matins pendant un mois pour habituer mon corps à une nouvelle modalité de jeu, essayer de travailler la proprioception, et plus simplement donner une crédibilité à la tétraplégie de Benjamin."
Le réalisateur tenait à ce que la fin du film se déroule dans la région de Bardenas Reales, en Espagne, à deux heures de route de Saint-Jean-de-Luz. C’est là où Terry Gilliam voulait tourner son Don Quichotte et où se déroule Lost in La Mancha. Maël Piriou désirait filmer une terre aride qui permettait d'offrir du dépaysement : "Physiquement, ce décor convoque des souvenirs de cinéma et, en particulier, les westerns qu’on a aimés : j’avais envie que lorsque Mélanie et Benjamin déambulent sur leurs fauteuils on puisse se dire qu’ils sont sur leurs chevaux. C’est un moment de western un peu contemplatif."
Sur le tournage, Maël Piriou avait en tête un précepte de Sidney Lumet, qui disait que le meilleur endroit où placer la caméra est celui où on voit le mieux les acteurs : "Je ne voulais surtout pas d’esbroufe ou de plans à effet. Ma référence visuelle, c’était d’être constamment au service des acteurs et des personnages : il fallait qu’ils soient tous parfaitement mis en valeur, au bon moment."
Son autre référence était Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui, notamment pour leur regard sur les seconds rôles : "pour eux, il fallait que chaque personnage, aussi modeste soit-il, ait quelque chose à défendre. C’est en cela que leur manière de considérer les seconds rôles était politique."
Le personnage de Lucas a été écrit spécialement pour Grégory Gadebois, que le réalisateur connaît depuis vingt ans. Il a décidé de lui offrir un rôle bavard, à l'opposé du registre taiseux dans lequel on a l'habitude de le voir. Au sujet de ce personnage, il confie qu'il est "encore un peu un mystère : il vient d’un de mes anciens scénarios où je faisais le portrait d’une avocate pénaliste qui s’occupait d’un client impliqué dans un trafic d’armes internationales qui le dépassait totalement. L’homme n’était pas un ange, mais il s’était laissé influencer par d’autres. À mon sens, Lucas est un électron plus ballotté que libre."
Si Une pointe d'amour évoque le handicap à travers les difficultés de celles et ceux qui en sont atteints, le regard des autres et l'inadaptation de la société, le réalisateur a tenu à ce que ce ne soit pas la raison d'être du film : "J’y ai pensé au départ évidemment, puis je ne voyais plus du tout le handicap des personnages : c’étaient avant tout des êtres avec leurs désirs et leurs défauts. Certes, ce voyage n’aurait pas eu lieu sans leur situation de handicap, mais cela s’arrête là. C’est un des grands atouts du personnage de Lucas : il se moque complètement du handicap des deux autres et on ne sent ni apitoiement de sa part, ni jugement, ni regard biaisé : il les regarde comme tout un chacun".
Quentin Dolmaire a bien failli ne pas être au casting du film car il avait raté ses premiers essais ! Le comédien n'avait pas eu le temps de se préparer car il venait tout juste de finir un autre projet. Maël Piriou se souvient : "Je l’avais pourtant adoré dans la série OVNI(S) et dans Trois souvenirs de ma jeunesse de Desplechin et dans Fifi, car il a un naturel qui me touche. C’est mon producteur qui, en voyant les essais, m’a dit que je ferais une grosse bêtise en l’écartant d’office : il a exigé qu’on lui redonne une chance et, dès le lendemain, Quentin a tout cassé !"